Heures supplémentaires, heures de nuit non-payées, pressions, menaces… Une quarantaine de travailleurs sans-papiers de Chronopost d’Alfortville, en région parisienne, ont installé depuis deux mois un piquet de grève devant l’agence affiliée à la Poste afin de dénoncer leurs conditions de travail. Ils réclament aussi leur régularisation. Chronopost renvoie la responsabilité du dossier à son sous-traitant.
Il est 11h du matin et l’ambiance est encore calme devant le site de Chronopost d’Alfortville, en région parisienne. Quelques personnes prennent leur petit-déjeuner entre deux tentes, tandis que d’autres sortent tout juste une tête de leur logement de fortune, les yeux encore embués.
Un peu plus loin, un groupe d’hommes discutent devant une enceinte qui crache de la musique africaine. À leurs côtés, trois personnes jouent aux cartes pour "tuer le temps".
À première vue, on pourrait penser qu’on se trouve dans
un camp de migrants, comme il en existe des dizaines dans le nord de Paris.
Mais les trottoirs du chemin de Villeneuve-Saint-Georges, à Alfortville,
abritent en réalité depuis deux mois un piquet de grève de travailleurs
sans-papiers.
"Salaire de misère et conditions de travail dignes de l’âge de pierre"
La majorité des grévistes est originaire d’Afrique subsaharienne, plus particulièrement du Sénégal et du Mali. Ils travaillent pour Chronopost depuis des mois, voire des années "pour un salaire de misère" et des "conditions de travail dignes de l’âge de pierre", signale Jean-Louis Berlatier du syndicat Solidaires Val-de-Marne, qui soutient, comme d’autres corporations, le mouvement des sans-papiers.
Le camp-gréviste abrite une centaine de travailleurs en situation irrégulière, mais seule une quarantaine d'entre eux sont concernés par la situation au Chronopost d’Alfortville. "Au départ, il n’y avait que nous mais nous avons été rejoints par des travailleurs sans-papiers de toute l’Ile-de-France", explique Amadou Fofana, porte-parole des grévistes de Chronopost, présent en France depuis plusieurs mois après avoir traversé la Méditerranée via le Maroc l’année dernière.
Les contestataires réclament depuis le 11 juin leur
régularisation et de meilleures conditions de travail. Tous sont employés pour
le déchargement des colis et le tri et effectuent "les travaux que les autres
salariés refusent de faire", peste Amadou qui travaille depuis cet hiver
pour la filiale de La Poste. Il faut dire que les conditions de travail sont à
la limite de la légalité.
"On travaille de 2h ou 3h à 7h30 du matin, sans pause et sans être rémunérés en heures de nuit pour un salaire d’environ 500/600 euros par mois", précise Amadou. "Si le travail n’est pas terminé et qu’on doit faire des heures supplémentaires, elles ne nous sont pas payées", continue le jeune homme originaire du Mali, qui précise que "seules des personnes sans-papiers sont embauchées pour cette tâche".
Pressions et menaces
Les employés disent subir continuellement la "pression" et les "menaces" de leur direction. "On est surveillés en permanence. Quand je vais deux minutes aux toilettes, mon responsable toque à la porte en me demandant de me dépêcher", assure Mohamed qui travaille pour Chronopost depuis un an et demi.
"On a 30 minutes maximum pour décharger seul un camion rempli de colis. Le chef vient régulièrement nous voir en nous disant d’aller plus vite sinon il nous ‘vire’", grince Demba, un autre travailleur sans-papiers.
Les salariés sans-papiers redoutent par-dessus tout de
tomber malade ou d’avoir un accident du travail. Ils ont pourtant un contrat,
censé les protéger, mais ce contrat n’est pas à leur nom. Pour signer des contrats de travail, les
sans-papiers utilisent des "alias", les noms de proches en
situation régulière.
La direction est parfaitement au courant de ce tour de passe-passe administratif, assurent les grévistes. "Si on se plaint, ils nous disent : ‘Si vous ne voulez plus travailler pour nous ce n’est pas un problème, il y a plein d’autres sans-papiers qui le feront'", indique Amadou.
Lors d’un déchargement, Mohamed raconte qu’il s’est
retourné l’index et qu’il a demandé à son responsable de quitter
"exceptionnellement" le travail plus tôt. "Il a refusé et m’a
dit : ‘Si tu pars, ce n’est pas la peine de revenir demain’",
explique le jeune homme. "Ils profitent du fait que nous ne soyons pas en
règle pour nous exploiter. Il savent très bien qu’on ne peut rien dire".
Chronopost renvoie la responsabilité à son sous-traitant
Épuisés, les grévistes veulent obtenir leur régularisation. Pour ce faire, ils doivent obtenir des justificatifs de travail à leur nom. C’est là que les choses se compliquent. Chronopost refuse de prendre la responsabilité du dossier. Pour se défendre, l’entreprise, filiale de la Poste, se défausse sur son sous-traitant, l’entreprise Derichebourg qui elle-même sous-traite le recrutement de ses salariés à une agence d’intérim.
Contactés par InfoMigrants, Chronopost et Derichebourg se renvoient la balle.
Chronopost assure que l’entreprise n’emploie pas de
sans-papiers et qu’elle "est désignée à tort comme la fautive".
"La société Derichebourg se porte garante du respect de l’ensemble de ses
obligations vis-à-vis de la législation. C’est elle qui recrute, encadre et
gère au quotidien les salariés qu’elle emploie", se défend l’entreprise.
Ce n’est donc pas à elle "d’assumer la prise en charge de cette
régularisation".
Derichebourg, de son côté, estime "qu’aucun de ses collaborateurs n’est sans-papiers : ni les intérimaires, ni les employés de l’entreprise".
"Esclavage moderne"
Les travailleurs sans-papiers ne veulent pas baisser les armes. "On continuera le mouvement le temps qu’il faudra", prévient Amadou.
D’autant que les grévistes ont le soutien des syndicats, de plusieurs élus de la région et de la mairie d’Alfortville. "[Ce qu’il se passe], c’est de l’esclavage moderne et je pèse mes mots", dénonce Luc Carvounas, député PS du Val-de-Marne et ancien maire de la ville, contacté par InfoMigrants. "Ces entreprises font du profit sur le dos des sans-papiers, il faut que cela s’arrête".
Le député exhorte Chronopost à délivrer des certificats
de travail aux personnes qui ont travaillé sur le site d’Alfortville. Il
demande également à la préfecture de délivrer des titres de séjour de trois mois
pour les grévistes afin de lever le piquet de grève et d’engager un dialogue
avec les différentes parties.
