Des objets trouvés dans les décharges de Lampedusa racontent le voyage des migrants | Photo: Ignacio Pereyra
Des objets trouvés dans les décharges de Lampedusa racontent le voyage des migrants | Photo: Ignacio Pereyra

Chaussures, boîtes de sardines, gobelets, gilets de sauvetage : une association à Lampedusa récupère les objets abandonnés par les migrants dans leurs embarcations de fortune pour les exposer et rendre hommage à ceux qui risquent leurs vies pour arriver en Europe.

Tout a commencé à la décharge de Lampedusa. C’est là qu’un jour l’artiste et activiste Giacomo Sferlazzo trouve un grand sac poubelle rempli d’objets ayant appartenu à des migrants arrivés sur l’île : des lettres, des photos, des textes religieux, des disques de musique...

"Cela a été un tournant, parce que c’était comme de toucher l’Histoire de mes mains", explique l’Italien, qui a fait cette découverte avec d’autres amis de son association Askavusa. "Nous avons réalisé la valeur des ces objets, puis nous nous sommes rendus quasiment tous les jours à la décharge pour voir s’il y avait encore des choses à trouver."

Giacomo Sferlazzo est un des fondateurs du muse de la migration Porto M  Photo Ignacio PereyraC’est ainsi qu’est née l’idée de créer un musée pour rendre compte du passage des migrants sur l’île italienne. Lampedusa est depuis des décennies un lieu de transit sur la route migratoire. Par le passé, les migrants arrivaient sur des grands bateaux surchargés. Mais ces dernières années, ces bateaux ont été remplacés par de plus petites embarcations qui se font intercepter par les gardes-côtes italiens ou d’autres navires militaires avant d’être ramenés sur l’île.

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Une fois à quai, les canots des migrants sont confisqués par l’armée. À l'intérieur, se trouvent souvent toutes sortes d'objets abandonnés par les rescapés. 

Comme les autorités locales manquent de temps et d’argent pour les retaper, les embarcations confisquées finissent par se retrouver entassées dans deux décharges informelles. L’une se trouve près du port, l’autre dans la partie ouest de l’île, à proximité d’une ancienne zone militaire. 

Les bateaux des migrants se retrouvent laisss  labandon sur deux dcharges informelles  Lampedusa  Photo Ignacio PereyraDécor en couverture de survie 

"Nous sommes les premiers à avoir commencé à récupérer ces objets", affirme Giacomo Sferlazzo de l'association Askavusa. "Le travail de mémoire n’est pas neutre. C’est un acte politique car vous décidez de ce que vous voulez oublier". 

Le collectif a ainsi construit un musée baptisé Porto M. Le M représente la migration et la Méditerranée. Dans le musée, le spectateur peut voir des chaussures qui pendent du plafond et des gilets de sauvetage accrochés aux murs. D’autres objets sont disposés sur des étagères recouvertes de l’aluminium jaune des couvertures de survie isotherme remises aux migrants lorsqu’ils arrivent aux port. On y trouve aussi des paquets de couscous, du lait en poudre pour bébés, des casseroles, des médicaments ou encore des boîtes de sardines.

Les tagres sont recouvertes avec laluminium des couvertures isotherme distribues au migrants  Photo  Ignacio PereyraCertains objets visibles dans le musée Porto M n’ont pas seulement été récupérés à Lampedusa. Certains proviennent de la région frontalière entre le Mexique et les États-Unis, dans le but de rappeler que les phénomènes migratoires sont partout. Ainsi, on peut voir dans le musée une gourde noire et une poche en tissu brodée retrouvée dans le désert de l’Arizona dans laquelle on conserve les galettes de tortilla. 

D'après Giacomo Sferlazzo, les objets le plus importants ne sont pas exposés. Il s’agit de lettres rédigées en français, en anglais, en tigrigna, en bengali ou encore en arabe qui ont été récupérées dans des sachets plastiques au milieu de photos et d’écrits religieux. "Pour le moment, il vaut mieux ne pas montrer ces lettres", explique Giacomo Sferlazzo, pour éviter une "pornographie de la douleur." Selon lui, il faut d’abord attendre que les choses changent, "en espérant que nous serons un jour vraiment capables de comprendre entièrement ces témoignages."  

Certaines lettres ont été écrites par des proches avant le départ, alors que d’autres ont été rédigées par des migrants pendant leurs voyage.

Rappeler le contexte politique aux visiteurs

L'association Askavusa a été sollicitée à plusieurs reprises par les autorités locales mais aussi par des fondations privées qui souhaitent l'agrandir. Mais selon Giacomo Sferlazzo, l’association préfère garder son indépendance.

Giacomo Sferlazzo  droite et un autre membre de lassociation Askavusa devant lentre de Porto M  Photo Ignacio Pereyra Pour Giacomo Sferlazzo "le travail de mémoire n’est pas juste de maintenir en vie ce qu'il s’est passé", c'est aussi un acte politique. "Il faut comprendre pourquoi cela s’est passé, qui en a profité, qui a été tué, qui a été exploité", dit Giacomo Sferlazzo, qui ne veut pas avoir à rendre de comptes.

Ainsi, un panneau d’information dans le musée rappelle quelles sont les politiques migratoires mises en place par l’Italie et plus généralement par l’Union européenne "pour maintenir les gens hors de leurs frontières". 

"Le gens devraient être en mesure de se payer un billet d’avion, d’aller où ils le veulent, ou bien de choisir de rester à la maison”, estime encore Giacomo Sferlazzo. Rappeler le contexte politique aux visiteurs permet d’éviter de tomber dans "l’émotion simpliste". "De nos jours, il y a un besoin de réflexion et je pense que les expositions d’art doivent être des lieux qui favorisent la réflexion et permettent de se confronter à des informations."

Traduction : Marco Wolter

Des chaussures abandonnes pendent  lintrieur du muse Porto M  Photo Ignacio Pereyra

 

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