Des manifestants protestent contre la politique menée par Istanbul à l'égard des migrants syriens, le 27 juillet 2019. Crédit : Imago
Des manifestants protestent contre la politique menée par Istanbul à l'égard des migrants syriens, le 27 juillet 2019. Crédit : Imago

À Istanbul, les migrants syriens qui ne disposent pas d’un permis de séjour validé par la ville sont désormais persona non grata. Le gouvernement turc leur a laissé jusqu’au 30 octobre pour quitter la ville, sous peine d’être expulsés vers d’autres régions, voire hors du pays. Une menace qui semble aussi peser sur les réfugiés en situation régulière.

D’ici au 30 octobre, les migrants syriens en situation irrégulière devront avoir quitté Istanbul. C’est ce qu’a annoncé, mardi 20 août, le ministre de l’Intérieur turc, Suleyman Soylu, indiquant qu’un délai de deux mois avait été accordé à cette population, alors que la date limite avait initialement été fixée au 20 août. "Les étrangers de nationalité syrienne qui ne sont pas enregistrés sous le régime de protection temporaire ou ne disposant pas d'un permis de résidence seront expulsés vers les provinces désignées par le ministère de l'Intérieur. L'inscription au régime de protection temporaire à Istanbul est close", a indiqué le gouvernorat.

Autrement dit : les Syriens ayant un permis de résidence enregistrés dans un autre gouvernorat de Turquie doivent impérativement quitter d’eux-mêmes Istanbul. Au-delà du 30 octobre, ils seront renvoyés de force dans la bonne région.

Dans une annonce télévisée, Suleyman Soylu a par ailleurs précisé que la province d’Antalya, dans le sud de la Turquie, n’acceptait plus de nouveaux migrants syriens. Les étudiants, les familles ainsi que les personnes ayant un emploi officiel à Istanbul ne sont pas concernés par cette injonction des autorités.

Les Syriens qui ne sont pas du tout enregistrés seront, eux, expulsés hors de Turquie.

L’annonce de ce report de la date d’échéance est tombée après plusieurs semaines d’une campagne ardue menée contre les Syriens, à grand renfort de contrôles d'identités accrus dans les stations de métro, gares routières et quartiers à forte concentration de Syriens d’Istanbul. Depuis le 12 juillet, les autorités turques ont arrêté en masse des étrangers installés, selon elles, de manière "irrégulière" dans la métropole, où l’on dénombre près de 548 000 réfugiés syriens en situation régulière.

Selon des chiffres officiels, le nombre de personnes expulsées de Turquie, seulement en ce qui concerne le poste frontière de Bab al-Hama, a atteint 6 160 en juillet, contre 4 370 en juin, et 3 316 en mai.

Jeté en prison, contraint de signer un document, expulsé

Si, officiellement, ce sont les personnes en situation irrégulière qui sont menacées d’expulsion, migrants et associatifs rapportent des reconduites à la frontière de personnes disposant d’un titre de séjour valide.

Omar, Syrien originaire d’Idlib, a ainsi fait les frais de cette politique de répression malgré son sésame lui permettant de séjourner en Turquie. Vivant à Istanbul depuis 2017, cet homme de 26 ans, qui s’était enregistré à Gaziantep, a été arrêté par les forces de l’ordre en juillet alors qu’il tentait de traverser la mer pour rejoindre la Grèce, a-t-il raconté à InfoMigrants. Jeté en prison, il a été contraint de signer, sous la menace d’un emprisonnement d’une durée indéterminée, un document dont il n’a pas eu le droit de connaître la teneur. Quelques heures plus tard, il était ramené dans son pays d’origine à bord d’un mini-van rempli de Syriens. Lui a pu rejoindre Idlib au péril de sa vie, sous les bombardements de l’armée russe, assure-t-il. L’un de ses compagnons d’infortune a, en revanche, été kidnappé par une milice islamiste sitôt après avoir foulé le sol syrien.

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Du côté des officiels turcs, en lieu et place d’expulsions, on assure que ces renvois constituent des exemples de "retours volontaires". "Ces personnes, nous ne pouvons pas les expulser, avait affirmé, fin juillet, ministre de l'Intérieur Süleyman Soylu dans une interview avec la chaîne turque NTV. "Lorsque nous attrapons des Syriens qui ne sont pas enregistrés, nous les envoyons dans des camps de réfugiés."

Une position qui a fait bondir un groupement d’ONG syriennes qui a alerté sur le fait que "plus de 600 Syriens", pour la plupart titulaires de "cartes de protection temporaires" délivrées par d'autres provinces turques, avaient été arrêtés la semaine dernière à Istanbul et renvoyés en Syrie.

"La Turquie dit aider les Syriens qui veulent rentrer volontairement dans leur pays. Mais menacer de les emprisonner jusqu'à ce qu'ils acceptent le retour, les forcer à signer des documents et les lâcher dans une zone de guerre n'a rien de volontaire ou de légal", a accusé l’ONG Human Rights Watch.

"Obtenir un permis de travail permet d’éviter une expulsion"

Un titre de séjour validé par Istanbul ne protège par ailleurs pas toujours son détenteur, estime Ghazouan Kronfol, avocat syrien résidant en Turquie, contacté par InfoMigrants. "Certains Syriens ont des titres de séjour validé par Istanbul mais ils travaillent sans permis de travail. De fait, les autorités ont le droit de les expulser", indique-t-il. "Les Syriens ont désormais deux mois pour régulariser leur situation : au-delà d’un titre de séjour, obtenir un permis de travail permet d’éviter une expulsion." 

Cette virulente campagne contre les Syriens survient alors qu’un sentiment anti-migrants grandit au sein de la population en Turquie. Dans ce pays, qui accueille plus de 3,5 millions de Syriens, la part des citoyens mécontents de la présence des Syriens est passée de 54,5% en 2017 à 67,7% en 2019, selon une étude publiée début juillet par l'Université Kadir Has à Istanbul. Preuve de ce ras-le-bol, pendant la campagne pour les élections municipales cette année, le discours hostile aux Syriens s'est déchaîné sur les réseaux sociaux, avec le mot-dièse #LesSyriensDehors. En réaction, le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan, jusque-là enclin à accueillir des Syriens au nom de la "solidarité musulmane", veut désormais montrer un visage de fermeté.

Illustration de cette dureté, les autorités d’Ankara ont prévenu les migrants, sans ménagement : "ayez vos documents sur vous, à tout moment". En juillet, Hisham, un réfugié originaire d’Alep, était sorti de chez lui sans ses papiers. Lorsqu’il a été arrêté par les forces de l’ordre, l’homme a été dans l’incapacité de retourner à son domicile pour prouver qu’il disposait d’un titre de séjour validé à Istanbul et a été expulsé du pays, laissant derrière lui sa femme et ses trois enfants, selon l’un de ses proches joint par InfoMigrants. Trois semaines plus tard, il a été tué par la police aux frontières turque alors qu’il tentait d’entrer à nouveau en Turquie.




 

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