Depuis le 30 juillet, 150 personnes ont été expulsées d'un squat à Saint-Ouen, en Seine-Saint-Denis. Le 22 août plusieurs d'entre elles, sans solution, se trouvaient dans un campement de fortune près de la mairie de la ville. Maëva Poulet pour InfoMigrants.
Depuis le 30 juillet, 150 personnes ont été expulsées d'un squat à Saint-Ouen, en Seine-Saint-Denis. Le 22 août plusieurs d'entre elles, sans solution, se trouvaient dans un campement de fortune près de la mairie de la ville. Maëva Poulet pour InfoMigrants.

Originaires de Colombie, de Bolivie, du Pérou, de Cuba ou encore de République Dominicaine, environ 150 sans-papiers et réfugiés statutaires ont été évacués le 30 juillet d’un entrepôt qu’ils avaient entièrement réaménagé à Saint-Ouen, en Seine-Saint-Denis. Depuis, ces jeunes hommes et familles avec enfants dorment dans des tentes à côté de la mairie de la ville, dans l’attente de solutions de relogement.

"Mamá !" Entre des tentes alignées sur le trottoir à côté de la mairie de Saint-Ouen, en Seine-Saint-Denis, un petit garçon, les cheveux impeccablement coiffés de gel, balance sa tête de droite à gauche, en cherchant du regard sa mère. "Derrière toi !", lui lancent en espagnol, amusées, des femmes assises sur des chaises, à l’ombre sous des bâches. Rassuré de la retrouver dans son champ de vision, il repart jouer avec d’autres enfants qui zigzaguent parmi les adultes.

Un deuxième enfant passe, enroulé dans une serviette de bain, encore mouillé. Sa mère vient tout juste de le laver à la bouteille, un peu plus loin dans la rue. "En voilà un qui a pris sa douche", commentent à nouveau les femmes assises. Un monsieur relativement âgé, béret sur la tête, leur sourit tout en se penchant pour ramasser quelques détritus qui traînent, et les jeter dans un des nombreux sac-poubelles disposés çà et là. Plus loin, des adolescents se préparent, ils vont aller "acheter de l'eau". D'autres font déjà à manger.

Ce jeudi 22 août en milieu d'après-midi, la vie quotidienne semble suivre son cours, presque comme si de rien n'était. Ces familles vivent pourtant sur un bout de trottoir, dans un campement de fortune installé dans la ville de Saint-Ouen, au nord de Paris, et pour le moment autorisé par la préfecture jusqu'au 25 août.

Une centaine de personnes dorment dans un campement prs de la mairie de Saint-Ouen en Seine-Saint-Denis depuis lvacuation le 30 juillet dun squat dans la ville Mava Poulet pour InfoMigrants Les occupants des lieux sont originaires d'Amérique du Sud et se sont retrouvés à la rue après l'évacuation de l'entrepôt désaffecté, appartenant à la mairie de Saint-Ouen, où ils habitaient depuis des mois. La Ville avait lancé une procédure d’expulsion, appliquée le 30 juillet par la préfecture de Seine-Saint-Denis.

"Même les policiers ont fait 'wahou' en voyant le squat"

Ici, personne ne dénigre l'ancien lieu d'habitation. "C'était un squat oui, mais un squat de luxe !", souligne une femme. "On avait chacun notre espace, c’était grand", souffle à son tour Nancy Adrian, arrivée de Bolivie en 2018 avec son fils d’une dizaine d’années. Elle n'avait qu'un simple visa touristique pour rejoindre son mari, qui vivait en France depuis 2014. Sans-papiers, il travaille "en negro" ["au noir"] dans le BTP, comme beaucoup des hommes du campement.

"On n’est pas des voleurs et on ne veut pas être assistés : on travaille tous déjà ! Il nous faut des papiers et un logement… qu’on paiera !", s’émeut Nancy. Après avoir vécu chez des connaissances puis dans un petit appartement parisien, sa famille s’était retrouvée dans le squat dès son ouverture, en janvier 2019. "Comme les hommes travaillent dans le BTP et nous, pour certaines, dans le ménage, on avait tout fabriqué, recyclé et nettoyé dans le squat", poursuit-elle. "Même les policiers ont fait ‘waouh’ en voyant ça le jour de l'évacuation."

Sur son téléphone, une autre femme montre une vidéo de son ancien "appartement" aux étagères sur les murs et surtout rempli d’affaires. "Maintenant il me faudrait un camion et un box pour récupérer et stocker tout ça…", s’énerve-t-elle. Lors de l'expulsion des lieux, les occupants n'ont pas pu récupérer tous leurs meubles et fournitures.

Une photo de lintrieur du squat vacu le 30 juillet 2019  Saint-Ouen Envoye  la rdaction dInfoMigrants par le collectif La Casa En El Aire L'entrepôt abritait quelques hommes seuls mais surtout des familles, 48 au total, majoritairement colombiennes mais aussi boliviennes, cubaines, péruviennes ou dominicaines. Certaines ont fui leur pays pour des raisons économiques, d’autres pour des motifs politiques. "Il y a autant de situations que de personnes", explique Liliana, membre du collectif citoyen "La Casa En El Aire", qui tente de leur venir en aide.

"Nous, nous cherchions à avoir un meilleur niveau de vie", souligne Bryan Dominguez, 19 ans, qui dort sur le camp avec ses parents et son petit frère de neuf ans. En France depuis 2017, ses parents, sans-papiers, ont également été dirigés "via des amis" vers le squat après plusieurs difficultés à se loger. Lui tente encore d'apprendre le français, tandis que son petit frère est scolarisé à Saint-Ouen.

Bryan Dominguez 19 ans sur le camp des expulss de Saint-Ouen le 22 aot 2019 Mava Poulet pour InfoMigrantsPlus loin, Elva Villeria, 53 ans, attend dans sa tente, à l’écart, que son fils de 22 ans rentre du boulot. Elle a obtenu il y a quatre ans un titre de réfugié en France. "Ma famille a reçu des menaces de mort et le père de mon fils a été tué par des paramilitaires", dit-elle à voix basse en détaillant sa fuite de Colombie qui l’a amenée au Venezuela, au Brésil, en Guyane, puis à Paris. 

Elle garde près d’elle son sac avec "tous ses papiers", dont sa carte de réfugiée, et des médicaments pour sa jambe malade. "Entre être dehors et la violence en Colombie, je n’arrive plus à savoir ce qui est le plus dur", enchaîne Elva.

Elva Villera montre son titre de sjour le 22 aot 2019  Saint-Ouen Au dos il est indiqu rfugie colombienne Mava Poulet pour InfoMigrants Des personnes encore "sans solution" de relogement 

Dans un communiqué publié le 7 août, le préfet de Seine-Saint-Denis avait justifié l'expulsion par la construction prochaine d'une école par la mairie de Saint-Ouen, et en arguant qu'il y avait des failles au niveau de la sécurité : le site présentait "des risques avérés d'incendie".

Selon la préfecture, les services de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (Ofii) ont été saisis pour procéder à un examen des situations "concernant la qualité de réfugiés de certaines personnes". Elle précise par ailleurs que l'expulsion avait été "précédée de la réalisation d'un diagnostic sanitaire" qui a permis "d'assurer la prise en charge individuelle des personnes les plus fragiles au plan médico-social". Ainsi, "28 familles ont bénéficié de ce dispositif exceptionnel et ont notamment reçu des propositions de mise à l'abri". 

Des affaires pour enfants sur le campement des expulss de Saint-Ouen le 22 aot 2019 Mava Poulet pour InfoMigrantsDes déclarations contestées par l'association du Droit Au Logement, le DAL, qui suit le dossier depuis le lancement de la procédure d'expulsion. Si certaines personnes ont été logées, elles l'ont été dans des "hôtels taudis", et d'autres sont toujours "sans solution" de relogement, estime Jean Guerrier, président du DAL Saint-Ouen, venu rendre visite aux expulsés. "Nous interpellons la mairie, l'Etat, pour qu'une solution soit trouvée pour ces personnes et que le nécessaire soit fait pour leur régularisation ou dépôt de demande d'asile", enchaîne-t-il. 

Inquiétudes à l'approche de la rentrée des classes

Pour le moment, les discussions sont au point mort. Par voie de communiqué le 8 août, la mairie de Saint-Ouen s'en remet aux autorités étatiques. "En aucun cas, le Maire et sa majorité municipale ne peuvent être tenus pour responsables de la situation et de la présence de ces personnes sur le territoire français ainsi que dans un bâtiment désaffecté et voué à la démolition dans le seul but d’y construire un groupe scolaire. Si des solutions doivent être trouvées pour ces personnes, il appartient exclusivement à l’Etat d’y pourvoir", insiste le texte.

Le Maire, William Delannoy, estime "s'en tenir à [son] rôle" : "Je dois apporter des solutions de relogement prioritairement aux Audoniens qui ne comprendraient pas, après des années d’attente, de voir le maire attribuer des logements à des Colombiens."

Des expulss militants et habitants de Saint-Ouen jouent aux dominos  lentre du campement prs de la mairie de Saint-Ouen le 22 aot 2019 Mava Poulet pour InfoMigrantsMais sur place, certains habitants de Saint-Ouen refusent cette distinction Français/Colombiens. Ce jeudi, Rebecca Donardin est passée "voir s’il y a avait des besoins". Cette habitante de Saint-Ouen gère la page Facebook "Entraide Audoniens", notamment pour faire des collectes. "Il a plu ces derniers temps donc il faudrait plus de bâches et des matelas, car certains ont été trempés. Aujourd’hui il y a aussi une jeune fille qui est venue aider des personnes à refaire leur CV", se félicite-t-elle.

Au moins deux soirs par semaine, des bénévoles viennent également donner des cours de français. D’autres voisins encore passent pour discuter ou jouer aux dominos avec les expulsés sur des tables installées à l’entrée du campement. 

 

Et aussi