Tous les jours, Abdul Manaf enfourche son vélo électrique pour 25 kilomètres de livraison. Crédit : Abdul Manaf Zahid
Tous les jours, Abdul Manaf enfourche son vélo électrique pour 25 kilomètres de livraison. Crédit : Abdul Manaf Zahid

Âgé de 36 ans, Abdul Manaf, réfugié afghan, vit dans l’est de la France, à Metz. Ex-interprète pour l’armée française en Afghanistan, il est aujourd’hui livreur de repas pour la plateforme Uber Eats. Intempéries, concurrence et dangers de la route sont son lot quotidien… Chaque jour, il supporte des conditions de travail rudes pour subvenir aux besoins de sa famille.

"J’ai quitté mon pays, l’Afghanistan, en 2016, suite au départ des troupes françaises. Là-bas, j’étais interprète pour l’armée. Mais, mon travail était mal vu par la population locale et j’avais peur que les talibans viennent dans la ville où j’habitais.

Grâce à mes années de travail pour l’État français, j’ai pu venir en France avec ma femme et mon enfant. Nous avons été envoyés directement à Metz, dans le département de la Moselle.

Après notre arrivée en France, ma femme et moi avons chacun obtenu une carte de résident valable dix ans. Mais puisque qu'elle ne parle pas bien français, j’ai dû me lancer seul dans des recherches d’emploi.

Après une longue période de chômage, j’ai été employé pendant un an et demi pour le département. J’aidais à la réparation des bâtiments publics, comme le collège ou la préfecture.

Abdul Manaf se rend plusieurs fois par jour dans le centre-ville de Metz pour attendre les commandes des clients Crdit  DRJ'ai arrêté quand mon contrat est parvenu à son terme et je suis devenu coursier à vélo pour la plateforme de livraisons UberEats, en février 2019. C’est un ami afghan, lui même livreur et ancien interprète pour l’armée française, qui m’a conseillé cette activité.

Quand nous avons parlé de son statut d'indépendant, j'ai tout de suite été séduit : j’avais envie de gérer mon planning pour m’occuper de mes deux enfants et prendre des rendez-vous facilement.

Après que ma candidature a été acceptée par Uber Eats, je me suis acheté un vélo électrique à 2000 euros. Certes, pour me le payer, j’ai dû contracter un prêt. Mais, c'est un investissement indispensable. Je ne voulais pas pédaler toute la journée sur un vélo classique. Ça aurait été beaucoup trop fatiguant.

Avec l’accord de la Chambre de commerce de la Moselle, j’ai donc créé ma micro-entreprise et je suis devenu auto-entrepreneur. Je n’avais pas vraiment le choix : c’est par ce biais qu’Uber Eats paye ses livreurs.

Sur la route été comme hiver

Dès mon premier jour, j’ai du m'adapter au fonctionnement de la plateforme. Quand je débute ma journée, je me rends dans le centre-ville de Metz. Je m’arrête à un endroit et j’attends de voir les commandes s’afficher sur mon smartphone. Dès lors, mon téléphone sonne et je dois accepter la commande en cliquant sur un bouton. Je reçois ensuite l’adresse du restaurant automatiquement . Puis, je vais récupérer la commande et Uber Eats m’envoie l’adresse du client. Je me rends chez lui, je lui livre sa commande et je retourne dans le centre-ville.

Après avoir effectué une course, Uber Eats m’indique ce qu’il me doit. En général, une livraison me rapporte 4,50 euros. Mais c’est seulement à la fin de la semaine que je reçois ma rémunération, versée directement sur mon compte par la plateforme.

Grâce à mon activité de livreur, je gagne entre 1200 et 1300 euros net par mois. Si je gagne autant, c’est parce que, grâce à mon vélo électrique, je vais plus vite que les autres. J’ai aussi la chance de bien supporter la chaleur. En Afghanistan, j’avais l’habitude de travailler dehors. Même quand j’étais interprète, certains week-ends, je venais aider mes parents agriculteurs dans les champs. Alors, quand la canicule a envahi la France cet été, ce n’était pas un problème pour moi. Contrairement à la majorité des livreurs de Metz, j’ai continué à livrer des commandes à vélo et j’ai ainsi été mieux rémunéré.

L’hiver aussi, je gagne plus. Car, avec la baisse des températures, les habitants de la ville sortent moins de chez eux et préfèrent commander leurs repas sur des applications de livraison. Pendant cette période, ma rémunération augmente sensiblement : je gagne 200 à 500 euros de plus qu’en été.

En hiver, il fait aussi très froid.Parfois, à force de pédaler, j’ai également des douleurs aux genoux. Finalement, mon travail s’apparente plus à un sport qu’à un véritable emploi.

"J'ai vu l’un de mes collègues se faire faucher par une voiture [...] Depuis, je n'ai pas de nouvelles." 
_ Abdul Manaf

Nous travaillons dehors et nous sommes toujours sur la route, c’est vraiment épuisant. Pour ne rien arranger, à Metz, la zone de livraison d’Uber Eats s’est récemment étendue. Depuis, il peut nous arriver de livrer dans un rayon de cinq kilomètres en dehors de la ville. En moyenne, je fais entre 25 et trente kilomètres par jour mais j’atteins de temps en temps quarante kilomètres, en particulier le dimanche soir.

L'interprétariat comme objectif ultime 

Je ne pourrai pas continuer à travailler dans ces conditions éternellement : je ne cotise ni pour la retraite ni pour le chômage. Je dois tout de même subvenir aux besoins de ma famille alors j’ai postulé pour devenir livreur Deliveroo, en parallèle d’Uber Eats. Mais mon dossier n'avance pas pour le moment car la concurrence est rude. J’attends désormais que la plateforme active mon compte.

J’essaye d'assurer mes arrières en candidatant à d’autres postes. J’ai récemment demandé à Pôle emploi une formation pour être employé de magasin et, à long terme, je rêve de devenir à nouveau interprète, en France."

 

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