Des gilets de sauvetage flottent à la mer lors d'un exercice d'entraînement mené par le navire de sauvetage Alan Kurdi, de l'ONG allemande Sea-Eye. Crédit : Reuters
Des gilets de sauvetage flottent à la mer lors d'un exercice d'entraînement mené par le navire de sauvetage Alan Kurdi, de l'ONG allemande Sea-Eye. Crédit : Reuters

Sur la route de l’exil, nombre de personnes disparaissent en franchissant des frontières ou en tentant de traverser la mer Méditerranée. C’est alors une douloureuse épreuve pour les familles de disparus qui tentent par tous les moyens de retrouver leur trace. À l’occasion de la journée internationale des disparus, InfoMigrants a interviewé Lucile Marbeau du Comité internationale de la Croix-Rouge (CICR).

Le 30 août est la journée internationale des personnes disparues. À cette occasion, InfoMigrants a interviewé Lucile Marbeau, porte-parole de la délégation régionale du CICR (Comité internationale de la Croix-Rouge) en France. Depuis un siècle, l’organisation permet à de nombreuses personnes de retrouver un proche disparu.

  • InfoMigrants : Pourquoi le CICR est un acteur important dans la recherche des disparus ?

Lucile Marbeau : Depuis un siècle, le CICR travaille sur la recherche des disparus et le rétablissement des liens familiaux. Ces programmes ont commencé au moment de la première guerre mondiale.

De par notre histoire, nous avons donc une expertise reconnue internationalement, en matière de reconnexion familiale et de médecine légale. Nous jouons également un rôle de conseillers auprès des États car nous délivrons toute une série de recommandations dans ce domaine : favoriser l’identification des familles de disparus, former aux techniques de médecine légale et porter la parole des proches de disparus.

En 2018, le CICR a permis de localiser 7 000 personnes dans le monde, 4 400 pour les six premiers mois de 2019.

L’an dernier, environ 1 000 personnes ont pu être réunies avec leur famille, dont 840 enfants.

Aujourd’hui, nous sommes encore à la recherche de 145 000 personnes, certaines disparitions datant de la Seconde Guerre mondiale. En effet, on assiste encore aujourd’hui à des reconnexions de personnes séparées pendant la Seconde Guerre mondiale.

C’est donc un espoir pour toutes les familles qui recherchent un proche, il ne faut jamais désespérer.

Lucile Marbeau : Le CICR n’est pas opérationnel au moment d’un naufrage. Notre travail a lieu plus tard. En revanche, nous formons les personnes susceptibles d’être confrontées à un naufrage, comme le personnel du Croissant-rouge libyen par exemple.

Les équipes libyennes ont suivi une formation afin de connaitre la marche à suivre, de la récupération du corps à l’enterrement de la dépouille : veiller à récolter les effets personnels et à les conserver avec le cadavre, numéroter les corps, relever les éléments distinctifs si le cadavre n’est pas en mauvais état (cicatrices, tatouages, état des dents…etc). Enfin, on s’assure que le corps est enterré dignement et signalé dans des registres officiels.

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Toutes ces informations sont primordiales car elles nous permettront ensuite d’identifier le corps avec les familles.

La principale difficulté est que seule la famille peut permettre l’identification d’un proche lorsque le corps est enterré anonymement. Il faut donc retrouver les familles. Or, ces dernières se trouvent souvent sur trois continents (l’Asie, l’Europe et l’Afrique) ou peuvent être elles-mêmes en déplacement. C’est donc parfois très compliqué d’entrer en contact avec elles.

  • InfoMigrants : Quelles sont les conséquences pour les familles de disparus ?

Lucile Marbeau : On parle souvent de la douleur psychologique et affective. C’est en effet une souffrance très spécifique. Le deuil est impossible car on ne sait pas si la personne recherchée est morte ou toujours vivante.

Mais on parle rarement des conséquences sociales et économiques pour les familles. Quand la personne disparue est celle qui faisait vivre économiquement la famille (le fils ou le mari par exemple) c’est très dur pour ceux qui restent. La famille est plus démunie financièrement.

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De plus, les disparitions peuvent durer des décennies. La question du statut administratif peut se poser : quand est-ce qu’une épouse est considérée comme veuve et qu’elle peut accéder à la propriété de son mari disparu ?

C’est pourquoi avec les Croix-Rouge et les Croissant-Rouge, nous apportons aux familles de disparus une aide psychologique avec la mise en place d’ateliers psycho-sociaux organisés dans la communauté et des programmes spécifiques pour apporter une aide financière aux familles (formation, micro-crédit…).

Le plus important est de prendre en considération tous les besoins de la famille.

  • InfoMigrants : Quand un proche a disparu, quelle est la procédure à suivre ?

Lucile Marbeau : Il faut prendre contact avec la Croix-Rouge ou le Croissant-Rouge local. Le personnel ouvre alors une demande de recherche et prend contact avec les autorités du pays d’origine ou du dernier pays dans lequel se trouvait la personne disparue avant qu’on perde sa trace.

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Les équipes collectent également toutes les données pouvant aider à l’identification du disparu : dernier contact avec la famille, dernier pays traversé, dernière personne rencontrée…

Les familles peuvent aussi se rendre sur le site de la Croix-Rouge, Trace the face, et vérifier si le proche disparu a publié sa photo. En décembre 2018, la plateforme comptait 4 500 photos, 5 500 fin juillet 2019. Trace the face, c'est une reconnexion de famille par semaine.

  • InfoMigrants : Quelles recommandations donneriez-vous aux personnes sur la route de l’exil ?

Lucile Marbeau : On remarque que beaucoup de personnes perdent le contact avec leurs proches lors du franchissement des frontières. Il est très important de rester groupé et de veiller à garder l’unité familiale.

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Souvent, ce sont les autorités elles-mêmes qui séparent les familles aux frontières. Nous faisons des recommandations aux États afin d’éviter ce genre de situation.

Les migrants peuvent faire un nombre de choses pour maintenir le lien avec leurs proches : communiquer régulièrement avec leur famille, donner des informations sur les pays dans lesquels ils souhaitent se rendre et dans lesquels ils se trouvent, mémoriser les numéros de téléphones de leurs proches et les mots de passe de leurs comptes sur les réseaux sociaux, noter ces informations sur un calepin, plastifier les documents d’identité…

 

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