Des enfants jouent dans l’une des clairières du parc des Gayeulles, transformée en campement de fortune pour près de 350 migrants. Crédit : Maëva Poulet
Des enfants jouent dans l’une des clairières du parc des Gayeulles, transformée en campement de fortune pour près de 350 migrants. Crédit : Maëva Poulet

Depuis le début du mois de juillet, plusieurs migrants, dont de nombreuses familles avec enfants, campent au parc des Gayeulles, dans le nord de Rennes, en Bretagne. D’une dizaine au départ, ils sont près de 350 en ce début du mois de septembre. La mairie, qui a ouvert deux gymnases d’hébergement d’urgence et loge près de 360 personnes à l’hôtel chaque soir, appelle l’État à prendre ses responsabilités.

“Il y a des gens qui viennent d’arriver !” Un homme interrompt dans leur discussion plusieurs membres d’associations réunis au parc des Gayeulles, à Rennes (Bretagne), ce lundi 2 septembre au matin. Camille, une bénévole visiblement inépuisable, finit de remplacer une bouteille de gaz dans l’un des coins cuisine aménagé sous un barnum, et part les installer. “C’est bon, il reste des tentes”, lance-t-elle.

Depuis le début de l’été dans ce parc du nord de Rennes, les toiles de toutes les couleurs n’en finissent pas de s’aligner. Ce week-end, une soixantaine de personnes ont rejoint le campement après l’évacuation du squat “d’Estrémadure”, au sud de la ville. “On s’était dit que le campement allait s’auto-gérer mais on va bientôt monter à 400 personnes, ce qui peut devenir ingérable”, explique Ludivine Colas, coordinatrice d'Utopia 56 à Rennes.

Pas de rentrée des classes pour les enfants du campement

Shemsije fait partie des arrivants du matin. Elle joue avec sa fille de 16 mois devant la tente qui a été montée pour sa famille. Parlant mal le français, elle montre du doigt son mari, Xhevdet, qui arrive depuis l’autre bout de la clairière. Il est parti repérer les douches et les toilettes mises à disposition par la mairie dans le vestiaire d’un club de rugby un peu loin. La famille, arrivée d’Albanie il y a un peu plus d’un an, a un temps été logée par une association, puis s’est retrouvée sans solution et a dû se présenter sur le campement. Tous les trois semblent encore un peu désorientés. “Ils ont réussi à nous donner une grande tente”, se réjouit toutefois Xhevdet, soulagé de ne pas se retrouver totalement dans la rue.

Shemsije, Xhevdet et leur fille Alea sont arrivés sur le campement des Gayeulles lundi 2 septembre. ©Maëva PouletPlus loin, Badri, un garçon géorgien à l’air déterminé, discute avec deux femmes autour d’une table de camping. “Nous on habitait à Sablé-sur-Sarthe [région Pays de la Loire] avec ma mère, mon frère et mes grands-parents”, raconte-t-il du haut de ses 11 ans dans un excellent français. “Avant j’allais à l’école, mais à Rennes on n’a pas eu le temps de s’inscrire”. Comme lui, sur la cinquantaine d’enfants présents sur le campement, la plupart n’ont fait la rentrée des classes ce lundi.

Badri montre la dame installée sur la chaise en face de lui : "Elle est géorgienne aussi. Elle marche avec deux cannes à cause de sa jambe !” Eteri, 67 ans, est arrivée quelques jours plus tôt du squat d’Estrémadure. “Elle dit : ‘on est en Europe et on vit dans une forêt !’ Elle a peur la nuit et avec sa jambe c’est dur d’aller aux toilettes tout là-bas”, traduit-il.

Badri, sa famille et Eteri sur le campement des Gayeulles lundi 2 septembre. ©Maëva Poulet “La stratégie du pourrissement"

Comme la famille de Shemsije et Badri, la plupart des migrants des Gayeulles viennent d’Albanie et de Géorgie. D’autres sont Tchétchènes, Angolais ou Guinéens.

Certains sont sans-papiers mais vivent en France depuis plusieurs années, errant d’hébergements d’urgence en squats. D’autres sont déboutés du droit d’asile, ou dublinés. “Il y a aussi des personnes dont la demande d’asile est en cours et des mineurs qui ne sont pas reconnus comme tels”, s’alarme Nicolas Mazard de l’association Un toit c’est un droit.

Tous se sont retrouvés à la rue. “Ils appellent le 115 qui ne les prend pas en charge et les CADA seraient saturés, donc on en arrive là : c’est la stratégie du pourrissement”, indique le militant qui assure qu’un campement de cette ampleur est une première à Rennes.

Le campement des Gayeulles lundi 2 septembre Mava Poulet “Monsieur, vous avez trouvé quelque chose pour nous ?”

Pour le moment, la mairie tolère ce campement et a même fait installer des extincteurs pour faire face aux risques d’incendie. Mais la Ville, elle aussi, est débordée. Chaque soir, elle loge près de 360 personnes à l’hôtel et une centaine dans des biens communaux.

Cet été, deux gymnases municipaux ont également été ouverts pour mettre à l'abri 150 personnes. L’un deux, se trouvant dans un collège, doit être libéré pour la rentrée. Ses occupants vont être transférés dans un centre aéré d’été.

Le deuxième, celui du Haut-Sancé, au sud de Rennes, peut encore être occupé jusqu’à “fin septembre, peut être plus”, selon Frédéric Bourcier, adjoint à la maire en charge de la solidarité, de visite au gymnase ce lundi. Tout juste l’élu entré dans la salle principale du complexe sportif, une adolescente aux traits fatigués l’interpelle : “Monsieur, vous avez trouvé quelque chose pour nous ?”

Une de ses amies la rejoint. Cette dernière a été logée à l’hôtel avec sa famille mais vient au gymnase avec ses parents pour avoir de la compagnie, cuisiner et laver du linge. “Il n’y a rien à l’hôtel !”, s’agace-t-elle. “J’ai pas envie d’aller au collège demain, on se moque de moi parce que je vis dans un gymnase”, reprend la première adolescente.

“Les familles nous demandent sans cesse ce qu’il va se passer mais le problème c’est que tant qu'elles ne sont pas régularisées il n’y a pas de solution”, déplore Frédéric Bourcier.

Une petit fille fait du vlo dans le gymnase du Haut-Sanc  Rennes lundi 2 septembre  Mava Poulet Dans un communiqué publié le 10 juillet, l’élu lançait déjà un appel à l’État, indiquant que “sans l'action des collectivités et des associations, un millier de femmes, d'hommes et d'enfants vivraient dans la rue à Rennes”. Pour lui, la mairie et les associations ne font que “pallier les défaillances de l’État, qui ne régularise pas les personnes qui devraient l’être et ne reconduit pas à la frontière les personnes qu’il considère devoir l’être”.

Un guichet d’aide au départ volontaire

Lors d’une conférence de presse mardi 3 septembre concernant la situation à Rennes, Michèle Kirry, la préfète de Bretagne et d’Ille-et-Vilaine, a soutenu que la “pression migratoire” était très forte en Bretagne. “Près 30% de migrants supplémentaires ont été accueillis dans les quatre départements bretons depuis le mois de janvier”, a-t-elle indiqué.

La préfète a en outre rappelé que l’État prenait en charge les personnes éligibles au droit d’asile et a ainsi demandé aux associations une liste des migrants du campement, pour évaluer les statuts de chacun.

Or, une majorité sont pour les autorités françaises issus de “pays jugés sûrs”, comme l’Albanie et la Géorgie. Ces ressortissants “sont systématiquement déboutés du droit d’asile” a précisé la préfecture de Bretagne qui compte ouvrir dès la mi-octobre un guichet d’aide au départ volontaire.

>> Lire aussi : La France veut expulser davantage de migrants albanais cette année

 

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