Un des anciens employés de l'armée française en Afghanistan rapatrié en France. Crédit : Abdul Raziq Adel
Un des anciens employés de l'armée française en Afghanistan rapatrié en France. Crédit : Abdul Raziq Adel

Ils sont une quinzaine d’ex-auxiliaires afghans de l’armée française à avoir obtenu un visa après un recours en justice. À leur arrivée à Paris cet été, ils n’ont reçu aucune prise en charge sociale contrairement à leurs collègues rapatriés les années précédentes.

"Vous avez le visa, vous vous débrouillez !", s’est vu répondre par la police aux frontières Abdul Hai Sattary, ancien traducteur anglophone pour l’armée française en Afghanistan arrivé le 24 juillet à Roissy. Cela fait quelques heures maintenant qu’il tourne en rond dans cet aéroport parisien. Le père de famille de 62 ans est accompagné de sa femme handicapée et ses deux fils. Il ne sait pas où dormir ce soir.

"J’ai cherché de l’aide et en fin de matinée j’ai enfin trouvé ‘une dame de la Croix-Rouge’. Elle nous a dit que comme nous avions un visa, nous ne pouvions pas déposer de demande d’asile. Elle ne pouvait rien faire pour nous", raconte-t-il. Abdul Hai Sattary décide alors d’appeler un ancien collègue, lui aussi traducteur pour l’armée française, en France depuis 10 ans. "Mon ami Najib vit à Nantes, il m’a immédiatement proposé de prendre un train et de venir chez lui".

La famille Sattary passe 5 jours chez Najib avant d’être logée par le 115 dans un hôtel. Ils y vivent depuis le mois d’août. "On est à l’abri, on a le droit à un petit déjeuner mais on n’a pas de cuisine et on mange le minimum pour ne pas se laisser mourir", déplore le père de famille qui se rend chaque semaine aux Restos du cœur pour rapporter du lait, des conserves et du pain.

"En principe, ils devraient tous bénéficier des mêmes aides"

"J’ai donné 5 ans de ma vie à l’armée française et 2 ans aux Américains, je ne comprends pas pourquoi ils nous laissent vivre tout ça", s’étonne Abdul Hai Sattary qui a voulu quitter l’Afghanistan après avoir été menacé par les Taliban à la suite de sa collaboration avec les forces étrangères.

Il n’est pas le seul dans cette situation. Cet été, une quinzaine de familles d’ex-auxiliaires afghans de l’armée française sont arrivés en France. Eux non plus n’ont pas eu droit à une prise en charge sociale.

Depuis 2013, Paris a rapatrié quelque 225 anciens personnels civils afghans menacés par les Taliban ainsi que 500 femmes et enfants. Le dernier groupe, composé de 54 familles, a rejoint la France fin 2018. Les rapatriés avaient eu accès à une carte de séjour de 10 ans, des logements du parc social et le RSA pour certains, ce qui n’est pas le cas des derniers arrivés au mois d’août.

"En principe, ils devraient tous bénéficier des mêmes aides, mais l’État fait deux poids deux mesures", s’insurge Caroline Decroix, vice-présidente de l’Association des Interprètes afghans de l’armée française. À la différence de leurs collègues, les nouveaux venus ont obtenu leurs visas après avoir déposé un recours devant le tribunal administratif à la suite d’un premier refus.

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Abdul Hai Sattary attend son visa depuis 2014

Après un combat judiciaire de plusieurs années – quatre ans pour Abdul Hai Sattary – le gouvernement français a été contraint de réexaminer leur cas et leur a finalement accordé le visa dans le cadre de la "protection fonctionnelle".

"La plupart d’entre eux étaient employés directement par l’armée française, ils avaient des contrats. En vertu de quoi ils doivent être considérés comme des fonctionnaires et protégés en tant que tel en cas de menaces, ce qui est le cas", explique Maître Sophia Toloudi, l’avocate de l’un d’entre eux.

Son client, Jamil Baher, ancien ouvrier polyvalent pour les Français, fait partie des derniers arrivés, le 4 août, avec sa femme et ses trois enfants de 3 ans, 2 ans et six mois. Comme les Sattary, sans hébergement la famille Baher a trouvé refuge chez un ex-collègue. Ça n’est que grâce à la mobilisation d’élus locaux, dont le sénateur socialiste Jérôme Durain, que Jamil a pu investir un trois pièces à Blanzy en Saône-et-Loire. D’autres élus passent régulièrement lui porter assistance en espérant lui trouver vite un logement à Chalon, plus près d'autres Afghans.

Jamil Baher en tenue militaire lorsqu'il travaillait pour l'armée française. Crédit : Jamil Baher.

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"Tenter de décourager ceux qui voudraient déposer un recours"

Pour l'Association des interprètes afghans de l'armée française, si la France a restreint l'aide accordée aux ex-auxiliaires afghans c’est pour "tenter de décourager ceux qui voudraient encore déposer un recours pour obtenir un visa français". "C’est absurde", estime Caroline Decroix. "Ça n’enrayera pas le flot de contentieux, car peu importe ce qui les attend à l'arrivée, ces gens sont menacés en Afghanistan, ils n’ont pas d’autres choix que celui de partir".

L’un de ceux qui attend son visa, Said Abbas, a d’ailleurs été la cible d’une attaque à laquelle il a échappé de justesse au mois de juin à Kaboul. Des hommes armés ont ouvert le feu sur sa porte en pleine nuit.

D’après Caroline Decroix, une quarantaine de dossiers sont encore en cours d’examen par la justice et une dizaine d’anciens employés afghans de l’armée française viennent tout juste de faire des demandes d’avocats. D’autres ayant obtenu le visa cet été devraient arriver à Paris en septembre.

Contactés par InfoMigrants, le ministère des Armées et le cabinet du Premier ministre n'ont, pour l'heure, pas répondu à nos sollicitations.

 

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