Les tentes des migrants s'étalent jusqu'à l'entrée du périphérique parisien, à moins de 10 mètres des voitures. Crédit : InfoMigrants
Les tentes des migrants s'étalent jusqu'à l'entrée du périphérique parisien, à moins de 10 mètres des voitures. Crédit : InfoMigrants

Plus de 2 000 personnes sont actuellement recensées à la porte d’Aubervilliers, porte de la Chapelle et porte de la Villette par les associations. Un chiffre "rarement vu", affirment les ONG qui déplorent "l’épuisement" de leurs équipes face à des migrants exaspérés, avec qui le lien de confiance est devenu très fragile.

"Chaque matin, je me félicite qu’il n’y ait pas eu d’incident grave la veille. C’est un miracle quotidien que la situation tienne". Les propos de Pierre Henry, le directeur général de France terre d’asile (FTDA), rendent compte de l’atmosphère délétère qui règne actuellement dans les camps de migrants du nord de la capitale. Plus de 2 000 personnes, en majorité des hommes jeunes et seuls, vivent là, au milieu des rats, des ordures, des excréments, de l’urine, entre les échangeurs du périphérique de la porte de La Chapelle, de l’autoroute A1 et les nouveaux quartiers de la Porte d’Aubervilliers.

"On n’a jamais eu autant de monde, à cette même période, depuis 2015", s’alarme à son tour Marie, membre de l’Armée du Salut qui distribue les petits-déjeuners, boulevard Ney, dans le 18e arrondissement. "Il y a toujours eu beaucoup de personnes mais là, nous comptabilisons entre 650 et 750 passages chaque matin, c’est du jamais-vu depuis le début de l’année", affirme-t-elle. Avant l’été, l’Armée du Salut comptabilisait entre 400 et 500 passages. 

Pour les associations, cette hausse du nombre de personnes dans les camps s’explique en premier lieu par la sédentarité de nombreux migrants. "Beaucoup sont là depuis des mois, voire des années. Ils ont été envoyés en centres d’hébergement, puis expulsés de ces mêmes centres d’hébergement. Alors, maintenant, ils restent dans les camps", explique Lola, de l’association Utopia 56. "Ils savent comment fonctionne le système et ils savent qu’il ne marche pas. Ils ne montent même plus dans les bus [pour aller dans des centres d’urgence] lors des opérations de mises à l’abri [de la préfecture]. Ils disent que ça ne sert à rien". 
Pour Corinne Torre, chef de mission pour Médecins sans frontière (MSF), la crainte des autorités pousse aussi les migrants à rester dans les campements. "Les structures d’hébergement d’urgence du 115 sont obligées, via une circulaire du gouvernement, de donner aux autorités les noms des personnes hébergées. Comment voulez-vous que les migrants y aillent dans ces conditions ?", s’offusque-t-elle. 

"Les réseaux mafieux décident de qui rentre dans le camp ou non"

Depuis quelques semaines, de nombreux demandeurs d’asile venus d’autres pays européens viennent également grossir les rang des exilés sous les ponts. "Il y a beaucoup d’Afghans ‘de seconde vague' qui étaient en Suède, en Allemagne et qui sont aujourd’hui ici", explique Marie de l’Armée du Salut. "Ils ont attendu pendant des années la réponse de leur demande d’asile là-bas avant d’être déboutés". 
Force est de constater que l’allemand résonne dans les camps du nord de la capitale. Julia, d’Utopia 56, utilise de moins en moins l’anglais. "J’avais appris cette langue durant ma scolarité. Elle me sert enfin ! Je parle allemand souvent, c’est vrai, notamment avec les Afghans". 

Face à cette surpopulation confinée dans des camps insalubres, la recrudescence de tensions était presque inévitable, rappellent, unanimes, les associations. "Quand les gens sont à bout, tout dégénère très vite. Pour un paquet de cigarettes volé, il peut y avoir une flambée de violence généralisée", précise une bénévole de l’Armée du Salut. "La situation est explosive, tendue. Ça se voit, ça se sent". Et la présence de réseaux mafieux, de passeurs, n’arrange rien. "Il y a toujours des grosses têtes qui décident de qui rentre, qui ne rentre pas dans ‘leurs’ campements. S’ils décident que les bénévoles ne rentrent pas, on ne rentre pas", continue Lola. "Ils nous empêchent d’accéder à une population qui a besoin de nous". 

"Beaucoup ne viennent plus nous voir, nous n’avons plus rien à leur apprendre"

Dans une telle atmosphère, le lien de confiance entre migrants et associations est parfois mis à rude épreuve. "Beaucoup s’isolent, ne viennent plus nous voir. C’est triste à dire, mais parfois, nous n’avons plus rien à leur apprendre…", constate avec amertume Lola. Plus grave encore, ce lien de confiance a été rompu dernièrement : deux équipes de maraudeurs de France Terre d’asile (FTDA) se sont fait agresser la semaine dernière dans un campement de la Porte d’Aubervilliers. "Des menaces à l’arme blanche", précise Pierre Henry, le directeur général de FTDA. "Cela nous inquiète énormément".
"Nous sommes les seuls interlocuteurs des migrants, nous sommes malheureusement aussi leurs premières cibles", résume Corinne Torre de MSF. Conséquences : les bénévoles gardent leurs distances. "On ne s’enfonce plus aussi souvent dans les allées où sont installées des tentes, on reste sur les grands axes…", déplore Lola.  


Yusuf et Majid font partie de ces migrants coupés du monde des associations. Ces deux Somaliens dublinés vivent en bordure de périphérique, à l’autre bout d’un campement de la Porte d’Aubervilliers, coincés sur une mince bande de terre où les voitures passent à pleine vitesse à moins de 10 mètres d’eux. Yusuf et Majid ne voient "presque jamais" d’ONG. "Ils ne viennent pas jusqu’ici", explique Yusuf qui dit pourtant avoir besoin de médicaments pour soigner son foie malade. 

"Griffures de rats sur le visage"

Tous deux déplorent aussi la délinquance. "J’ai peur, j’ai tout le temps peur. La nuit, des gens viennent avec des couteaux, ils déchirent les tentes, ils volent nos affaires", raconte Majid, qui ne s’éloigne donc jamais très loin et très longtemps de sa tente. "On s’installe le plus loin possible pour être tranquille, mais on ne veut pas s’isoler non plus. On vit là, repliés sur nous-mêmes, à quelques pas de nos déchets". 
Tous les migrants rencontrés ce jour-là se plaindront des "montagnes d’ordures" qui se forment le long du périphérique. "La situation est devenue totalement dramatique", s’indigne Pierre Henry de FTDA. "Comment voulez-vous qu’on n'aille pas vers une catastrophe quand les gens vivent dans la fange, dans les excréments et dans l’urine !"  


Les rats aussi sont un calvaire quotidien. "Je vois parfois des gens avec des griffures de rats sur le visage lorsqu’ils viennent à ma rencontre", lâche Lola. "Ils sont partout. Ils grignotent les tentes. Les exilés en parlent beaucoup. Il nous racontent que les rats grimpent sur eux la nuit". 

"C’est quoi la solution ?"

Chacun tente alors de protéger son espace vital comme il peut. Majid applique le système D. Avec un balai, il repousse les déchets vers la bordure du périphérique. "Les poubelles sont loin, explique-t-il, il n’y aucun service de nettoyage là où nous sommes".

Majid et Yusuf paraissent résignés. Debouts, face à leur tente, derrière laquelle se dressent les immenses locaux, flambant neufs, de la banque BNP-Paribas, les deux hommes semblent avoir baissé les bras. "Oui, c’est un enfer, mais c’est quoi la solution ?". Ils ne demandent même pas d’aide ou de conseils à Lola sur leur situation administrative. Ils haussent les épaules à l’évocation d’un hébergement d’urgence. Ils se taisent à l’évocation de leur avenir.

Après tant d’années passées hors de Somalie (22 ans en Norvège pour Yusuf, 7 ans pour Majid), les deux hommes affirment être dans une impasse. "Mon avenir, c’est cette bretelle du périphérique…", soupire Yusuf. "Et je ne voyais pas ma vie comme ça".

 

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