Cristina Cattaneo, médecin légiste et auteure de "Naufragés sans visage", le récit de son combat pour "rendre leur identité" aux cadavres de migrants. Crédit : Leslie Carretero / InfoMigrants
Cristina Cattaneo, médecin légiste et auteure de "Naufragés sans visage", le récit de son combat pour "rendre leur identité" aux cadavres de migrants. Crédit : Leslie Carretero / InfoMigrants

Cristina Cattaneo est médecin légiste en Italie et travaille depuis 2014 sur l’identification des corps de migrants récupérés en mer Méditerranée. Dans son livre "Naufragés sans visage", sorti aux éditions Albin Michel, elle raconte son combat pour "rendre leur identité" aux cadavres de migrants. Rencontre.

  • InfoMigrants : Pourquoi avez-vous voulu écrire un livre sur les disparus en mer Méditerranée ?

Cristina Cattaneo : On est face à la plus grande catastrophe humanitaire après la Seconde Guerre mondiale. Il y a eu plus de 30 000 morts en mer [depuis 20 ans]. Pourtant la moitié de ces morts n’ont pas été identifiés.

Or, l’identification des corps est très importante surtout pour les vivants, pour la santé mentale et psychique des parents. Les familles des disparus ne peuvent pas faire leur deuil car elles n’ont pas la certitude que leur proche est décédé.

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C’est aussi important pour des raisons administratives. Les familles, les orphelins, les veuves, ont besoin de certificat de décès pour reconstruire leur vie.

Quand on a commencé à travailler sur l’identification des migrants morts en mer, beaucoup de personnes nous disaient que les familles ne chercheraient pas les disparus et que ce serait impossible de les identifier.

Mais depuis 2014, on a démontré que, même si c’est très difficile, c’est possible. Depuis cinq ans, nous avons identifié 40 personnes.

  • InfoMigrants : Y a-t-il un événement qui vous a particulièrement marqué ?

Cristina Cattaneo : Il y a beaucoup de moments qui m’ont marqués pendant les autopsies mais un en particulier m’a touché.

Un jour, j’ai trouvé sur le corps d’un migrant une petite poche cousue sur le tee-shirt d’un jeune. J’ai eu peur que ce soit de la drogue car si j’avais trouvé la même chose lorsque je travaillais à Milan sur des disparus italiens, j’aurais pensé à ça.

Le policier avec qui je travaillais m’a alors dit : "Ne vous inquiétez pas, c'est fréquent de trouver cela. C’est de la terre que certains migrants emportent de leur pays pour s’en souvenir, ne pas oublier."

Cette anecdote m’a permis de me rapprocher encore plus de ces disparus car j'ai réalisé que je faisais la même chose. Quand je quitte un endroit que j’aime beaucoup, je prends avec moi des fleurs, des branches… que je range dans mes poches.

Les effets qu’on retrouvent dans les poches des corps des migrants ont le pouvoir de nous dire qu’ils sont comme nous. Et qu’ils ont donc les mêmes droits que nous.

  • InfoMigrants : Qu’avez-vous trouvé d’autres dans les poches des cadavres de migrants ?

Cristina Cattaneo : On a trouvé beaucoup de choses dans les vêtements que nous avons pu récupérer, des choses qui nous racontent qui ils étaient.

On a trouvé notamment des bulletins scolaires d’adolescents de 14 ou 16 ans, des cartes de bibliothèque, des cartes de don du sang…

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En fait, on a trouvé tout ce qu’on pourrait trouver dans les poches de nos enfants.

  • InfoMigrants : Quelles sont les différences entre le fait d’identifier un corps italien d’un corps "étranger" ?

Cristina Cattaneo : C’est plus difficile d’identifier techniquement les corps étrangers disparus car les données que nous avons ne sont pas aussi nombreuses que pour un cas domestique ou lors d’une grande catastrophe aérienne par exemple.

On ne peut pas travailler pour eux comme on travaillerait pour des morts domestiques car toutes les conditions ne sont pas réunies.

Mais la vraie différence est celle qui est affective, humaine, émotionnelle. Toutes les morts violentes sont une tragédie mais dans ce cas, on assiste à une double tragédie : celle des familles d’avoir perdu un proche et le fait que personne ne s’occupe des parents.

Les familles subissent une double peine.

  • InfoMigrants : Qu’est-ce qui vous a paru le plus dur dans votre travail ? Est-ce le travail d’identification, la rencontre avec les familles... ?

Cristina Cattaneo : Il y a beaucoup de difficultés dans ce travail : les choses sont très lentes, on n’a pas beaucoup d’argent…

C’est aussi très dur de ne pas pouvoir donner rapidement de réponses aux familles. C’est frustrant car on sait qu’elles cherchent leurs proches depuis des années.

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Mais la chose la plus difficile est de faire comprendre aux gouvernements européens qu’investir des ressources pour permettre l’identification des corps est une obligation. C’est un droit pour les familles, c’est même un devoir.

  • InfoMigrants : À qui doivent s’adresser les familles de disparus à la recherche d'un proche ?

Cristina Cattaneo : La première chose à faire est de prendre contact avec les Croix-rouge ou les Croissant-rouge de son pays.

Si vous cherchez un proche qui se trouverait sur le territoire italien, vous devez aussi prendre contact avec notre institution pour effectuer un entretien, délivrer éventuellement des données ante-mortem, nous envoyer toutes informations utiles.

Il faut envoyer un mail [en anglais, italien ou français] avec le maximum d’informations à ces deux adresses : labanofmigrants@unimi.it / ufficiocommissario.personescomparse@interno.it

 

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