Des migrants nigérians embarquent en Libye pour retourner au Nigéria. Photo : OIM/Moayad Zaghdani
Des migrants nigérians embarquent en Libye pour retourner au Nigéria. Photo : OIM/Moayad Zaghdani

L’OIM et d’autres organisations aident des migrants à retourner volontairement chez eux. Mais une fois rentré, les "retournés" peinent à retrouver une vie normale, comme en témoigne un nouveau rapport sur le cas du Nigéria.

Au moins 5000 migrants se trouveraient actuellement en Libye dans l’espoir d’atteindre l’Europe par la Mer Méditerranée. Parmi eux, les Nigérians représentent le plus grand groupe. Si beaucoup ont pris la route pour des raisons économiques, d’autres ont fui leur pays pour échapper à la violences des djihadistes de Boko Haram au nord du Nigeria.

Mais une fois en Libye, certains finissent par vivre les mêmes expériences que chez eux. Les rapports sur les cas d’abus, de torture, de violence sexuelle et même d’esclavage dans les camps de détention ne manquent pas. Sans compter le danger provenant de la guerre civile qui continue à faire rage dans le pays.

Un retour pas si volontaire 

Ceux qui réussissent à être épargnés par cette violence font néanmoins face à de grandes désillusions. Des organisations comme l’OIM tentent de proposer un moyen de rapatriement dans le cadre d’un programme de retour volontaire et misent sur l’espoir de retrouver une vie meilleure une fois rentré. Mais la réalité sur ces retours peut être bien différente. Beaucoup ne savent pas par où commencer pour repartir à zéro, croulant sous les dettes, incapables de trouver du travail, et brisés par ce que les trafiquants leur ont fait subir.

Près de 14.000 jeunes Nigérians sont ainsi rentrés de Libye depuis 2017 avec l’aide d’un programme de rapatriement volontaire des Nations Unies. Bien que l’ONG Human Rights Watch (HRW) reconnait que cela peut être "précieux pour assister les personnes sans protection souhaitant rentrer en sécurité, on ne peut pas considérer ces programmes comme réellement volontaires tant que les seules alternatives sont la détention abusive en Libye ou une traversée dangereuse et chère de la Méditerranée." 

Des rfugis nigrians Photo  Silas AdamouMSF

De plus, beaucoup de personnes rentrées au Nigeria témoignent de troubles psychologiques graves ainsi que de problèmes de santé. Par ailleurs, ces "survivants de la traite" se retrouvent stigmatisés, selon un rapport de  HRW publié le mois dernier. L’agence de presse française AFP a parlé à certains de ces migrants "retournés" pour mettre en lumière ces difficultés. Tike, qui occupait un petit boulot avant de quitter le Nigéria en 2017, est l’un d’entre-eux. "Je suis devenu paranoïaque, je n’arrivais pas à avoir les idées claires, je ne pouvais pas dormir, j’étais toujours entrain de regarder s’il n’y avait pas de danger", raconte le jeune homme après 10 mois d’exil. Il assure que la vie au Nigeria est "beaucoup plus dure qu’avant." 

La stigmatisation

Tike a fini par suivre une formation en boucherie, mais il n’a pour le moment pas encore réussi à décrocher de travail, malgré sa participation à plusieurs programmes de réintégration gérés par des organizations locales et internationales.

Selon HRW, les organisations gouvernementales chargées de s’occuper des "retournés" sont sous-financés et "incapables de faire face aux besoins des survivants pour une aide globale à long terme."

L’Etat d’Edo, qui accueille environ un tiers des retournés volontaires, a néanmoins réussi à mettre en place un programme qui se démarque. Selon l’AFP, les migrants voyagent gratuitement de l’aéroport de Lagos à Benin City, la capitale d’Edo, avant de passer deux nuits à l’hotel, de suivre une heure de soutien psychologique et d’obtenir une allocation d'une centaine d'euros. 


"Beaucoup souffrent de dépressions, d’insomnies, d’anxiété, de flashbacks, de douleurs..."
_ Human Rights Watch


Cette somme ne manque d’ailleurs pas de susciter de la jalousie dans un pays où les aides de l’Etat sont quasi inexistantes, où plus de la moitié des moins de 35 ans sont sans emploi et 83 millions de personnes vivent dans l’extrême pauvreté. A cela s’ajoute la stigmatisations de ceux qui sont revenus donnant lieu à de la discrimination. "Les retournés sont vus comme des personnes qui viennent pour causer des problèmes à la communauté", explique Lilian Garuba, de la Force Spéciale contre la migration illégale. "La société les perçoit comme des problèmes et non pour ce qu'ils sont : des victimes."

De son côté, Ukinebo Dare, qui gère le programme Edo Innovates de formation professionnelle à Benin City, explique que beaucoup de jeunes estiment que les retournés profitent d’un "traitement préférentiel". 

Les femmes ont la vie encore plus dure

Selon HRW, parmi les femmes et jeunes filles rentrées au pays, "beaucoup souffrent de dépressions, d’insomnies, d’anxiété, de flashbacks, de douleurs et d’autres problèmes physiques qui limitent parfois leur capacité à être efficace au travail."

"Pour certaines femmes, leurs souffrances sont aggravées par les familles qui les accusent d’être responsables des abus et les ostracisent. D’autres se plaignent qu’elles ne sont pas revenues avec suffisamment d’argent."

Les jeunes Nigrians font face  un chmage de masse  Photo DW  Maja Braun

Gloria fait partie des femmes interrogées par l’AFP. Elle explique qu’elle se considère comme une "privilégiée" pour avoir survécu et être rentrée au Nigeria, bien qu’elle continue à vivre dans la pauvreté et sans emploi. A 26 ans, elle avait quitté le pays l’an dernier avec quatre autres femmes. Trois d’entre-elles sont mortes avant d’atteindre la Libye.

Elle dit être elle-même responsable d’avoir imaginé que sa vie serait meilleure ailleurs et d’avoir cru les passeurs lui ayant promis de l’emmener en Europe en à peine deux semaines. 

Pensées suicidaires 

Human Rights Watch rapporte également le cas d’Adaura, une migrante nigériane de 18 ans partie en Libye en espérant y travailler en tant qu’aide à domicile. Mais une fois sur place, Adaura a fini par être exploitée comme esclave sexuelle pendant des mois avant d’être vendue et abusée sexuellement par un homme nigérian en Libye. Elle va même se fait enlever par des membres de l’organisation de l’Etat islamique qui la forceront à se marier à un homme qui va régulièrement la violer. Ce n’est que trois ans plus tard, des soldats libyens l’aident à s’échapper et que l’OIM la rapatrie au Nigeria. "Depuis, Adaura a d’abord été hébergée dans un centre géré par l’agence nationale contre le trafic puis dans un orphelinat", affirme HRW. "Elle explique qu’elle souffre de problèmes physiques et psychologiques et qu’elle envisage parfois de se suicider. Elle est malheureuse à l’orphelinat, où la nourriture n’est pas suffisante et son futur incertain."

Traduction : Marco Wolter 

 

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