Environ 600 hommes seuls, majoritairement originaires du Pakistan et d'Afghanistan, vivent dans le camp de Vucjak, dans le nord de la Bosnie. Crédit : Jeanne Frank, Item.
Environ 600 hommes seuls, majoritairement originaires du Pakistan et d'Afghanistan, vivent dans le camp de Vucjak, dans le nord de la Bosnie. Crédit : Jeanne Frank, Item.

Quelque 600 personnes vivent dans des conditions indignes dans ce camp ouvert en juin 2019 par la municipalité de Bihac et géré par la Croix-Rouge. Plusieurs migrants ont débuté vendredi une grève de la faim après que des bénévoles internationaux qui assuraient des soins médicaux de base ont été expulsés.

Pour les migrants du camp de Vucjak, dans le nord-ouest de la Bosnie-Herzégovine, c’était la décision de trop. Vendredi 27 septembre, plusieurs occupants de ce campement informel situé à une dizaine de kilomètres de la ville de Bihac, ont débuté une grève de la faim. Ils protestent contre la décision des autorités bosniennes d’expulser des bénévoles étrangers qui leur procuraient, depuis plusieurs mois, des soins médicaux de base.

Dans ce camp installé en juin 2019 par la municipalité de Bihac sur une ancienne décharge de produits chimiques, les migrants manquent de tout et la présence de ces quelques volontaires était leur seul réconfort.

En cette matinée de fin septembre, Vucjak a les pieds dans la boue. Il a plu toute la nuit et les températures ont chuté en dessous des 10°C. Le camp n’a ni eau courante, ni accès à l’électricité. Les tentes sont humides et boueuses.

La pluie des derniers jours a pntr dans les tentes donnes par le Croissant rouge turc qui ne sont pas totalement tanches Crdit  Jeanne Frank ItemLe sol du camp est jonché d’ordures. Les quelques toilettes installées mi-juillet sont d’une saleté repoussante. L’odeur y est intenable. Les petites citernes d’eau qui alimentent les douches ne permettent qu’à quelques dizaines de personnes par jour de se laver.

"Ici, tout le monde a faim"

Mais c’est surtout de nourriture dont les occupants du camp disent avoir besoin. À côté de l’immense queue qui s’est formée devant la tente où sont distribués les repas, Wasim, un Pakistanais de 34 ans, explique qu’"ici, tout le monde a faim". Lui-même a perdu beaucoup de poids depuis son départ du Pakistan, il y a dix mois. Sur les photos de son mariage qu’il montre fièrement sur son téléphone, il est méconnaissable.

À Vucjak, La Croix-Rouge ne sert que deux repas par jour, à 10 heures et 15 heures. L’organisation assure qu’elle n’a pas les moyens financiers de fournir un dîner aux occupants du camp. "Personne ne nous aide. La municipalité nous a donné 2 500 euros au début et c’est tout", explique Mohammed Cehic membre de l’équipe locale de la Croix-Rouge.

Au milieu des tentes, des échoppes ont vu le jour. Des Pakistanais et Afghans y vendent du thé au lait très sucré, des sodas, des galettes traditionnelles pakistanaises et même des plats cuisinés. Mais, dans le camp, rares sont ceux qui peuvent s’offrir à manger dans ces boutiques improvisées.

Au milieu du camp des choppes vendent de la nourriture mais la plupart des migrants nont pas les moyens de se loffrir Crdit  Jeanne Frank ItemViolences policières

À ces conditions de vie difficiles, s’ajoute le désespoir de ne pas avoir pu gagner le "game", comme disent les migrants pour désigner la tentative de traverser la frontière croate. D’autant plus que, de manière illégale, la police croate renvoie désormais systématiquement en Bosnie les migrants qu’elle intercepte.

>> À lire : Bosnie - Croatie : le "game" du chat et de la souris entre les migrants et la police à la frontière

Ces "push-backs" s’accompagnent de violences physiques mais aussi de la destruction des téléphones des migrants. Il n’est pas rare non plus que la police leur confisque leurs vêtements, chaussures et provisions.

Kashif, 19 ans, a encore le bras gauche recouvert par un épais bandage. Une semaine plus tôt, ce jeune homme originaire de la partie pakistanaise du Cachemire a été refoulé et battu par la police croate. "Pendant une semaine, je n’ai pas pu plier le bras. Je pensais qu’il était cassé. Maintenant, ça va un petit peu mieux", raconte le jeune homme.

Au centre du camp, juste à côté de la tente qui sert de mosquée, personne ne semble prêter attention aux deux grandes cartes de la région affichées sur le mur par la Croix-Rouge. En rouge, sont indiquées les vastes zones suspectées d’être encore minées depuis la fin de la guerre qui a ravagé le pays au début des années 1990. Pour les dizaines de migrants qui quittent chaque nuit, à pieds, le camp vers la Croatie, le danger est pourtant bien réel.

Des mines anti-personnelles datant du conflit en ex-Yougoslavie dans les annes 1990 se trouvent  proximit du camp de Vucjak Crdit  Jeanne Frank ItemMais, plus que des mines, les occupants du camp craignent les animaux sauvages de la forêt qui entoure le camp. Cet été, des serpents ont été vus dans le campement et plusieurs personnes assurent entendre régulièrement des sangliers passer à toute vitesse à quelques mètres seulement des tentes.

"Des alternatives existent"

Peter Van der Auweraert, chef de mission de l’OIM (Organisation internationale des migrations) en Bosnie-Herzégovine, ne décolère pas contre ce manque de sécurité et les conditions de vie "inacceptables" des migrants du camp de Vucjak.

Quand l’idée d’ouvrir le camp de Vucjak a été avancée par le maire de Bihac, l’OIM a envoyé des techniciens vérifier l’état du terrain, explique-t-il. "À ce moment là, on a dit tout de suite au maire que c’était exclu d’utiliser ce terrain."

En plus de la présence de mines anti-personnelles et d’un chemin d'accès trop étroit pour y faire passer des camions – pour installer des conteneurs notamment – l’étude des techniciens de l’OIM avait en effet révélé que le sol contenait du méthane, un gaz extrêmement inflammable. Ainsi, alors que les migrants allument toute la journée des petits feux pour faire cuire des aliments ou se réchauffer, les risques d’incendie sont considérables.

Malgré ces mauvaises conditions de sécurité, les pressions de l’OIM, de l’Union européenne et de l’ambassadeur américain en Bosnie pour ne pas ouvrir ce camp, les autorités de Bihac n’ont pas cédé. Il faut dire que depuis le début de l’été, certains habitants manifestaient contre la présence des migrants dans le centre-ville et réclamaient leur départ. Depuis janvier 2018, 45 000 migrants ont été enregistrés en Bosnie par l’OIM. Plusieurs milliers d’autres ont traversé le pays sans que leur identité soit relevée. La plupart des migrants toujours présents dans le pays se trouvent dans le canton d’Una Sana, dans les environs des villes de Bihac et Velika Kledusha.

>> À lire : L’Union européenne alloue 10 millions d’euros supplémentaires à la Bosnie pour bâtir des centres d'accueil

Or, pour Peter Van der Auweraert, "il n’y a aucune raison de mettre les migrants là-bas. Il y a des options qui sont disponibles et qui sont beaucoup plus humaines que cet endroit."

Course contre la montre avant l’hiver

À l’approche de l’hiver, ni l’OIM, ni la Croix-Rouge ne savent quelle solution va être adoptée par les autorités bosniennes pour mettre les migrants de Vucjak à l’abri du froid et des intempéries.

Peter Van der Auweraert maintient qu’aucune décision d’ouvrir un nouveau centre d’accueil ne peut être prise sans accord politique du gouvernement bosnien et de celui du canton d’Una Sana, où se trouve Bihac.

Il met également en garde : établir un nouveau centre sur un terrain est exclu, il serait impossible de construire des conteneurs et de les installer avant l’hiver. "Donc aujourd’hui la solution, c’est d’installer un centre dans des bâtiments déjà existants mais, même avec ça, on court vraiment contre la montre", souligne-t-il.

Wasim 34 ans a quitt le Pakistan il y a 10 mois  Vucjak tout le monde a faim dplore-t-il Crdit  Jeanne Frank ItemSelon une source proche du dossier contactée par InfoMigrants, le ministère de l’Intérieur bosnien envisage de transférer d’ici fin octobre les quelque 6 000 migrants du canton d’Una Sana (estimations du HCR) – dont les 600 occupants de Vucjak - actuellement sans solution d’hébergement vers les centres d’accueil de Bira, à Bihac, et de Miral, à Velika Kledusha.

Miral est pourtant déjà rempli au maximum de sa capacité. Bira pourrait éventuellement accueillir encore quelques centaines de personnes mais pas plus de 500.

Clinique mobile

En attendant, les appels des organisations internationales à fermer le camp de Vucjak se multiplient. Quelques jours après l’expulsion des volontaires internationaux du campement, Médecins sans frontières (MSF) est toujours en négociations avec les autorités du canton d'Una Sana au sujet de l'ouverture d'une clinique mobile à Zavalje, à environ un kilomètre du camp de Vucjak.

Il s'agirait de la seconde structure de ce type ouverte par l’ONG médicale dans le canton. La première se trouve à Velika Kledusha. Les deux structures ont vocation à soigner "les personnes qui se trouvent en dehors des camps", explique Nihal Osman, coordinatrice des activités de MSF en Bosnie-Herzégovine.

À Zavalje, “nous serons présents trois fois par semaine, le nombre d’heures qu’il faudra", ajoute la responsable. Le reste de la semaine, la clinique se déplacera dans les alentours de Bihac pour aller à la rencontre des migrants les plus isolés.

Dans les environs de Bihac, à la nuit tombée, les centres d’accueil comme les campements informels se vident. Des dizaines de petits cortèges se forment le long des routes. De jeunes hommes, sacs au dos, avancent vers la frontière croate. Dans l’espoir de sortir enfin de l’impasse bosnienne.


 

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