Un homme dort à même le sol, à Lesbos. Photo : Aasim Saleem/InfoMigrants
Un homme dort à même le sol, à Lesbos. Photo : Aasim Saleem/InfoMigrants

Dans le camp de migrants de Moria, à Lesbos, les demandeurs d’asile et les ONG se désespèrent face au manque criant d’infrastructures et de personnels. Le camp compte moins de 5 médecins et de 20 avocats pour plus de 13 000 personnes. Les délais d’attente pour déposer un dossier d’asile, être transférés sur le continent, ou simplement voir un docteur sont "excessivement" longs. La situation est explosive.

Jean est originaire d’Afrique de l’Ouest*, il est arrivé dans le camp de Moria, à Lesbos, il y a cinq mois. "Ici, il n’y a rien à faire. Alors je monte et je descends la colline toute la journée en attendant mon rendez-vous", confie-t-il, désabusé. L’entretien de demande d’asile de Jean est fixé au mois de décembre 2020. Il faudra qu’il patiente un an et trois mois avant de pouvoir raconter son parcours et espérer obtenir une protection internationale.

"Que vais-je faire pendant tout ce temps…", se répète-t-il. "C’est à devenir fou". À côté de lui, Paul, un migrant lui aussi originaire d’Afrique de l’Ouest, a le regard dans le vague. "Moi, je n’ai toujours pas reçu ma date d’entretien. Je suis ici depuis trois mois. Je ne sais pas à qui m’adresser, il n’y a personne à qui parler". Les deux hommes passent leur journée à "ne rien faire", racontent-ils, attablés dans l’unique café du camp installé non loin de l’entrée principale. Impossible pour eux de quitter la petite île grecque.

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Les demandeurs d’asile de l’île de Lesbos n’ont en effet pas le droit de quitter Moria pendant l’examen de leur dossier. Ils ne peuvent pas non plus être transférés sur le continent s’ils n’ont pas été reconnus au préalable comme "personnes vulnérables". Jean et Paul sont jeunes et, à priori, en bonne santé, ils ne sont donc pas prioritaires pour rejoindre Athènes. Ils sont coincés sur ce bout de terre, au milieu des champs d’oliviers, loin de la première ville, Mytilène, à plus de deux heures de marche de là.

Un enfant dans le camp de Moria  Lesbos en octobre 2019 Crdit  Aasim SaleemInfoMigrants"Avant, il n’y avait aucun médecin"

À Moria, l’isolement géographique va de pair avec un isolement administratif et sanitaire : les migrants n’ont accès à rien, ou si peu. L’ONG de lutte contre la pauvreté, Oxfam, ne recense que trois médecins pour les 13 000 personnes qui vivent dans le camp, dont 40% d’enfants. "Ces docteurs sont là depuis quelques jours… C’est une bonne nouvelle", ironise Marion Bouchetel, une juriste française qui travaille pour Oxfam sur l'île. "Nous n’en avons jamais eu autant. Avant, il n’y en avait qu’un. Et encore avant, il n’y en avait aucun".

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Voir un médecin à l’intérieur du camp de Moria est donc un sacerdoce. "J’ai patienté peut-être huit heures avant de voir quelqu’un", témoigne Marc*, un migrant d’Afrique de l’Ouest qui n’a vu qu’une seule fois un médecin depuis son arrivée. "Et quand tu arrives enfin à voir quelqu’un, il te donne du Doliprane quel que soit le problème". Beaucoup de migrants ne se déplacent même plus. "À quoi bon ? Il n’y a pas d’interprètes et le médecin te regarde pendant 10 secondes avant de passer au suivant", confie un autre demandeur d’asile, originaire du Moyen-Orient.

En face, les docteurs exercent dans la crainte. "Les médecins font face à des gens qui ont patienté des heures avant de les voir. Certains ont été agressés et ont démissionné", ajoute Marion Bouchetel. "Comment les blâmer ? C’est très dur de travailler dans ces conditions". Comment, aussi, avec si peu de personnel, détecter les plus fragiles, les "cas les plus vulnérables" ? "Repérer les mineurs de 16 ans, les polytraumatisés est presque impossible", continue Marion Bouchetel qui rappelle aussi qu’aucun psychologue n’est présent sur le site.

Deux migrants afghans partagent un repas dans le camp de Moria Octobre 2019 Crdit  Aasim SaleemInfoMigrantsPour pallier ce vide sanitaire, les ONG ont pris le relais. Une petite clinique de Médecins sans frontières (MSF) s’est installée à l’extérieur du camp. Mais sa présence n’est pas suffisante. "On tourne constamment à plein régime", explique Anna Pantelia, responsable communication de MSF à Moria. "Avant, on recevait environ 80 patients par jour, des enfants principalement. Avec les nouvelles arrivées [cet été], on reçoit plus de monde mais sans avoir plus de personnel. On est pris à la gorge."

20 avocats pour 13 000 personnes

Pour ne rien arranger à la situation sanitaire délétère, Oxfam déplore l’inexistence de structures administratives, de bureaux de renseignement, de conseils juridiques... "Les occupants du camp ne savent pas toujours où ils sont, ne savent pas ce qu’ils vont faire. Ils ne comprennent pas les procédures très complexes de l’asile en Grèce. Ils ne parlent à personne pendant des semaines. C’est un désastre", souligne Marion Bouchetel.

Là encore, le manque d’aide est criant. Aucun avocat ou presque ne se déplace à Moria. "Il n’existe que 15 et 20 avocats sur l’île de Lesbos. Comment voulez-vous qu’ils puissent s’occuper de 13 000 personnes ?", questionne encore la militante d'Oxfam. Obtenir un rendez-vous avec l’un d’eux relève du "miracle", confient les migrants interrogés. "Parfois, on reçoit des papiers, c'est écrit en grec, on sait pas trop ce que c'est", confie Jean.

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Les récentes émeutes qui ont suivi le tragique incendie dimanche 29 septembre ont mis en lumière ce système à l’agonie. "Laisser des gens, là, à ne rien faire, sans accès à l’information, sans accès à des médecins, il ne faut pas s’étonner qu’il y ait des émeutes", analyse de son côté Lionel, un demandeur d’asile qui vivait non loin du container parti en flammes.

Pour les ONG, l’État grec et l’Union européenne doivent faire plus pour sortir Moria de l’ornière. "On ne peut pas, au 21e siècle en Europe, voir des femmes et des enfants dormir sous des tentes, dans des conditions insalubres, sans accès aux toilettes et à l’hygiène. Ce n’est pas digne de l’Europe", déclare Anna Pantelia de MSF. Même colère de la part d’Oxfam. "Il y a eu 18 000 arrivées sur toutes les îles grecques ces deux derniers mois. Dont plus de la moitié à Lesbos. Nous voyons bien que le système ne marche pas, qu’il est défaillant. À cause des politiques européennes [des pays de l’UE qui ne jouent pas le jeu de la répartition, ndlr], les gens sont obligés de rester ici, entassés. La situation est explosive".

*Tous les noms des migrants ont été changés. Leur pays d'origine n'a pas été dévoilé à leur demande.

Un bus amne des nouveaux arrivants dans le camp de Moria le mercredi 2 octobre Crdit  InfoMigrants

 

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