Une partie de l'équipe du Black Post. De gauche à droite, Soumaila Diawara, Luca De Simoni, Sandro Medici, Kante Bangaly Fode, Sofonias Kassahun et Daouda Sarè. Photo : DR
Une partie de l'équipe du Black Post. De gauche à droite, Soumaila Diawara, Luca De Simoni, Sandro Medici, Kante Bangaly Fode, Sofonias Kassahun et Daouda Sarè. Photo : DR

Un nouveau site d’information, alimenté uniquement par des contributeurs immigrés, a vu le jour en Italie. Le but : parler d’immigration d’une manière éclairée et humanisée en livrant des témoignages personnels.

En Italie, les voix de "ceux qui sont trop souvent dénigrés, discriminés et incapables d'exprimer leur point de vue" ont maintenant une plateforme. The Black Post, un média en ligne créé en avril dernier à Rome, donne la parole aux immigrés de première et deuxième génération, qui composent l’équipe éditoriale du site. En tout, 11 contributeurs originaires du Mali, de Turquie, du Burkina Faso, du Cameroun, du Mozambique ou encore du Mexique, écrivent des articles tantôt intimes, tantôt militants. 

Dans un pays où le discours anti-migrants a été promu durant des mois par l’ancien ministre de l'Intérieur Matteo Salvini, “le but n’est pas de parler d’eux, mais de les faire parler, et décrire la vie et le monde qui les entoure, pour le meilleur ou pour le pire”, est-il indiqué, en guise de note d’intention, sur le site.

Pour Soumaila Diawara, ancien membre de l’opposition au Mali désormais interprète pour les demandeurs d’asile à Rome, The Black Post est un moyen de parler de l’Afrique, ce continent au sujet duquel on lit tant d’approximations, selon lui. "À mon arrivée en Italie en 2016, c’était compliqué, mais j’ai appris l’italien et je parle beaucoup avec les gens, donc j’ai pu m’intégrer", se rappelle cet homme de 31 ans. “Ça m’a permis de découvrir l’ignorance des personnes - population comme journalistes - au sujet de l’immigration. J’ai notamment constaté que beaucoup de fausses informations circulent sur l’Afrique subsaharienne. Par exemple, de nombreuses personnes ne savent pas qu’au Mali, mon pays, 60 % du territoire est sous le contrôle des terroristes depuis 2012", explique-t-il.

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Soumaila Diawara a fui le Mali où il était la cible de menaces en raison de son rôle politique. "Ma maison a été brûlée. Je suis parti et j’ai attendu pendant un an en Algérie que les choses se calment pour pouvoir rentrer, mais le calme n’est pas revenu." Sur Black Post, Soumaila Diawara écrit des poèmes. “Je parle de politique dans mes textes, de violence occidentale en Afrique, de racisme.”

"Beaucoup se sous-estimaient"

Derrière le projet Black Post se tient un étudiant en droit de 26 ans, Luca De Simoni. Fin 2018, ce dernier sature de la manière dont les médias traditionnels parlent d’immigration. "Bizarrement, les sujets sur l’immigration étaient toujours dépourvus de migrants", soulève-t-il. “Si tu veux parler d’économie dans les médias, il faut être un expert. Ça devrait être pareil pour parler d’immigration.”

Le jeune homme décide de toquer à la porte de Sandro Medici, journaliste connu à Rome, spécialisé dans l’immigration et ancien rédacteur en chef du quotidien Il Manifesto. Il lui parle de son idée de monter un média fait par des migrants. "Il a adoré le concept", se souvient-il.

Les deux comparses partent alors à la recherche de plumes parmi les migrants, sillonnant différents lieux et événements organisés autour du thème de la migration et de la communauté africaine. "Nous n’avions aucune condition de recrutement, raconte encore Luca De Simoni. Mais ça a été difficile de trouver des personnes partantes pour rejoindre notre équipe. Beaucoup se sous-estimaient. D’autres étaient suspicieux."

Daouda Sarè a, pour sa part, été enthousiasmé par "cette idée fantastique". "Black Post, c’est un journal qui marche à contre-courant", explique ce Burkinabè arrivé en Italie en 2008 et désormais naturalisé italien. "Ces dernières années, nous avons assisté à une propagande de la part de certaines personnalités politiques importantes, comme Matteo Salvini, et même au niveau européen, comme Viktor Orban [le Premier ministre hongrois, NDLR]. Ce genre de personnalités sont contre l’immigration, contre les personnes qui fuient leur pays pour aller chercher une vie meilleure. Salvini a propagé une sorte de maladie parmi les Italiens et la population a commencé à avoir peur de l’immigré."

Selon un sondage d’Eurostat datant de 2018, 74% des Italiens considèrent en effet que l’immigration entraîne des taux de criminalité plus élevés.

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"Cette vie m'a mis en colère contre moi-même et contre ma famille" 

"Grâce à Black Post, on peut éclaircir les choses en racontant la vie réelle de l’immigré ainsi que les problèmes qui poussent les gens à quitter leur pays", commente encore Daouda Sarè. Pour ce faire, ce dernier relate des détails concrets de sa vie dans ses papiers. Ses débuts chaotiques en Italie et l’accueil glacial qui lui a été réservé. Il parle notamment de ses mois de durs labeurs dans les champs du sud du pays.

"J’étais payé 25 ou 30 euros par jour. Les conditions de vie étaient si compliquées et difficiles que l'un de nous s'est suicidé", écrit-il. "Après environ trois mois de travail, j'ai déménagé dans la ville de Foggia. Là, c’était un ghetto, il y avait des milliers de migrants. Il y avait des rondes de prostitution, de l’exploitation par le travail, du travail d’enfants, etc."

Daouda Sarè n’hésite pas non plus à détailler les tourments émotionnels par lesquels peut passer une personne en exil : "Cette partie de ma vie m'a mis en colère contre moi-même et contre les membres de ma famille restés en Afrique. Inconsciemment, ils ont contribué à rendre ma vie difficile en raison des grandes attentes que nous avions tous par rapport à mon arrivée en Italie", livre-t-il. "J'ai eu des craintes de toutes sortes : être sans papiers, rater ma vie…"

"Les contributeurs prennent de plus en plus confiance en eux"

Si les contributeurs du Black Post ne sont pas des journalistes aguerris, leurs compétences en la matière se renforcent petit à petit. Toutes les deux semaines, l’équipe se retrouve pour discuter des sujets. “On les encadre, on corrige leurs articles : le niveau de langue, d’une part et la forme, d’autre part, car on n’écrit pas un article comme on écrit un post Facebook. La qualité des contenus s’est considérablement améliorée depuis notre lancement”, détaille Luca De Simoni. “Désormais, Sandro Medici voudrait qu’on ait moins recours aux témoignages et aux opinions personnelles car nous sommes un journal et nous devons donner des informations."

Le site a, en tout cas, trouvé un public, assure-t-il. “Nous touchons 300 000 personnes par mois, en prenant en compte tous nos supports, site internet et réseaux sociaux confondus. Les contributeurs, eux, prennent de plus en plus confiance en eux.”

Le message de Black Post ferait donc son chemin. Un message simple, selon Daouda Sarè. “Nous disons : les problèmes économiques du pays, ce n’est pas notre faute. Ce n’est pas parce que vous ne nous connaissez pas que nous sommes des personnes mauvaises. Nous sommes comme vous.”

 

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