Plusieurs centaines de personnes dorment dans les bois à Grande-Synthe depuis l'évacuation d'un gymnase qui abritait près d'un millier de personnes. Crédit : Dana Alboz / InfoMigrants
Plusieurs centaines de personnes dorment dans les bois à Grande-Synthe depuis l'évacuation d'un gymnase qui abritait près d'un millier de personnes. Crédit : Dana Alboz / InfoMigrants

Le sous-préfet de Dunkerque assure qu'aucun migrant ne dort dehors suite au démantèlement du gymnase de Grande-Synthe le 17 septembre dernier, où vivaient près d’un millier de migrants. Or, une équipe d’InfoMigrants a pu constater que de nombreuses personnes et des familles survivaient toujours en pleine nature, sans tente ni accès à des sanitaires tandis que les températures dégringolent de jour en jour.

À Grande-Synthe, “plus personne ne dort dans les bois”. Dans une déclaration à la presse le 3 octobre dernier, le sous-préfet de Dunkerque, Éric Étienne, était affirmatif : les quelque 250 migrants (400 selon les associations) qui avaient investi le bois du Puythouck depuis l’évacuation du gymnase de Grande-Synthe avaient tous quitté les lieux ou été mis à l’abri dans des centres d’accueil, d’orientation et d’hébergement.

“Aujourd’hui, il reste 100 exilés qui viennent à la distribution de nourriture proposée par les associations. Ils vont et viennent, mais ne dorment plus dans la nature”, avait encore ajouté le représentant de l’État, une semaine après le démantèlement du gymnase où vivaient près d’un millier de personnes, dont de nombreux mineurs.

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Mercredi 9 octobre, pourtant, InfoMigrants a croisé des dizaines de personnes errant dans les bois de la commune de Grande-Synthe, trouvant refuge sous des abris de fortune, sans accès à l'eau ni à l'électricité. “On n’a pas assez à manger, il fait froid, il pleut tout le temps, c’est très dur de dormir dehors avec les enfants”, confirme Hivine*, mère de famille kurde irakienne, rencontrée ce jour-là.

Les associations locales de défense des migrants ne comprennent pas non plus les déclarations de la préfecture. “On évalue encore aujourd'hui à environ 400 le nombre de personnes qui dorment dans les bois depuis la fermeture du gymnase le mois dernier. Parmi eux, on dénombre au moins une dizaine de familles avec de jeunes enfants”, affirme Katie, bénévole pour Solidarity Border à Grande-Synthe.

Une famille de migrants dambule dans le bois du Puythouck  Grande-Synthe le 9 octobre 2019 Crdit  InfoMigrantsHivine passe ses journées à arpenter les bois à la recherche des distributions de nourriture. Pendant ce temps, son mari tente d’organiser leur passage vers l’Angleterre. “Notre fils aîné de 17 ans a réussi à passer tout seul en sautant dans un camion il y a quelques semaines. On est prêts à tout pour le rejoindre avec nos deux autres enfants”, confie-t-elle à InfoMigrants.

Plusieurs associations se relayent pour distribuer des repas tout au long de la semaine. Ce matin-là, c’est AMiS qui est chargé des petits-déjeuners sous une pluie battante. Jusqu’à 150 personnes se présentent à chaque fois. Sur la table : du pain, de la pâte à tartiner, du thé, du chocolat chaud et des bouteilles d’eau. “Dans les bois ils n’ont même pas de quoi boire, il n’y a aucun accès à l’eau potable”, commente une bénévole.

“On court à la catastrophe sanitaire”

Il n’y a pas non plus de sanitaires. “Cela fait 25 jours que je n’ai pas pris une douche. Je n’en peux plus”, soupire Ahmed, un autre Kurde irakien qui fait les cent pas sous une bâche grossièrement tendue en attendant que la pluie se calme. “J’étais au gymnase avant qu’il ne soit fermé. Ce n’était pas l’idéal mais au moins on avait des douches et des toilettes.”

Distribution de petits-djeuners par lassociation AMiS  Grande-Synthe le 9 octobre 2019 Crdit  InfoMigrantsCes sanitaires, installés sur ordre du Conseil d’État en juin dernier face au campement du gymnase, ont été supprimés lors de son évacuation. “On court à la catastrophe sanitaire”, s’inquiète Katie de Solidarity Border. “De notre côté, on essaie de leur apporter de la nourriture, à boire et des vêtements secs, mais nous n’en avons pas assez. On est obligés de distribuer au cas par cas pour éviter les tensions et les émeutes entre les différents groupes et communautés. Une simple paire de chaussettes sèches est devenue un trésor ici…”

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Akim, un autre bénévole et fondateur de Solidarity Border, est même convaincu que la situation “va aller en s’empirant” si rien n'est fait avant l’arrivée de l’hiver. “Les campements de fortune dans les bois sont démantelés par la police tous les jours ou presque, du lundi au vendredi et parfois même le samedi matin. Les associations n’ont pas assez de moyens pour fournir de nouvelles tentes tous les soirs. Les exilés dorment donc à même le sol, sous des bâches pour s’abriter de la pluie”, explique-t-il, précisant que les températures sont déjà très fraîches dans la région.

“La nuit ça descend déjà en dessous des 5 degrés. Les gens sont dans l'humidité toute la journée, leurs vêtements restent mouillés, impossible de se réchauffer dans ces conditions. Il fait si froid que la plupart reste éveillé la nuit autour d’un feu. Ils font des siestes parfois la journée mais ils sont tous globalement épuisés.”

Plusieurs migrants iraniens ont dormi sous ce pont dans le bois du Puythouck le 9 octobre 2019 Crdit  InfoMigrantsFarhad dort sous un pont à la lisière du bois. “Il fait tellement froid la nuit qu’on se tient chaud en se collant les uns aux autres, on est obligés de se faire des câlins !”, lance-t-il dans un éclat de rire. Arrivé à Grande-Synthe il y a deux mois, il a, lui aussi, connu le gymnase. “Il paraît qu’il va rouvrir en novembre, tout le monde dit ça. Je m’accroche à cet espoir”, poursuit-il. Rien n'indique, toutefois, que la mairie prendra de nouveau la décision de mettre à disposition un bâtiment. Le nouveau maire socialiste Martial Beyaert renvoie la balle à la préfecture qui n’a, pour l'heure, rien prévu en ce sens.

“J’ai découvert que le gymnase avait fermé en arrivant ici”

Si les nuits sont rudes, les journées aussi constituent de véritables épreuves. “À chaque démantèlement, la police somme les exilés de partir et ils prennent leurs tentes ou leurs bâches. Une société de nettoyage est présente à chaque fois pour ne rien laisser sur place”, affirme Akim. C’est aussi ce qu’a pu constater l’équipe d’InfoMigrants sur place. Pour éviter que les campements ne se reforment dans la journée, la police reste sur place et surveille les lieux. “Les exilés n’ont nulle part où aller la journée, nulle part où se réchauffer, nulle part où recharger leurs téléphones. Alors ils déambulent pour se tenir chaud. Certains vont dans le centre commercial Auchan à deux pas mais ils sont généralement délogés par la sécurité ou même par la police qui y fait des rondes”, déplore Akim.

La police dmantle les campements du Puythouck tous les matins ou presque Crdit  InfoMigrantsPeur de rejoindre les centres d'accueil

Une fois les campements de la nuit démantelés, un bus de la préfecture se rend sur place afin de proposer quelques solutions d’hébergement. “Mais il n’y en a pas assez pour tout le monde”, souligne Akim. 

Beaucoup refusent de rejoindre les centres d'hébergement, par peur des autorités, surtout. “Ceux qui ne montent pas dans les bus sont souvent dublinés, ils ont peur d’être expulsés. D’autres encore ne veulent tout simplement pas être placés dans un CAO loin de tout ou loin des points de passage vers l’Angleterre.”

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Malgré les démantèlements quotidiens, les arrivées se poursuivent. Ishan est à Grande-Synthe depuis deux jours après un voyage chaotique de deux semaines depuis l’Iran. Le jeune homme a trouvé refuge dans un tunnel à l’entrée du bois. “Mon passeur m’avait dit que je pourrais aller au gymnase. Il disait qu’on pouvait m’y aider avec ma demande d’asile en France ou bien me faire passer en Angleterre. J’ai découvert en arrivant ici que le gymnase avait été fermé. Je suis dégoûté, déçu et surtout complètement perdu. Je ne sais pas quoi faire”, explique-t-il.

Autour de lui, quelques compatriotes iraniens essaient de le conseiller avec le peu d’informations dont ils disposent. “J’attends le bus [de la préfecture] qui doit nous emmener dans un hôtel, car là j’ai trop froid pour prendre une décision. Je veux juste être au chaud pour réfléchir à ce que je veux faire. Donner mes empreintes ici ou continuer ma route ? Je ne suis plus sûr de rien, plus rien n'a de sens…”

La journe les migrants dambulent dans le froid pendant que la police surveille les bois pour viter que les campements ne se reforment Crdit  InfoMigrants

*Les prénoms ont été modifiés.

 

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