Des migrants secourus par la Marine nationale française dans la Manche. Crédit : Twitter @premarmanche)
Des migrants secourus par la Marine nationale française dans la Manche. Crédit : Twitter @premarmanche)

Un Afghan et un Hollandais devaient être jugés vendredi à Boulogne-sur-Mer pour avoir organisé des traversées illégales de migrants sur la Manche, dont l’une, tragique, survenue le 9 août. Mitra Mehrad, une Iranienne de 31 ans, s’était noyée lors de cette traversée, devenant ainsi la première personne migrante officiellement morte dans la Manche. InfoMigrants a tenté de retracer son parcours.

Deux passeurs présumés devaient être jugés, vendredi 11 octobre, en comparution immédiate devant le tribunal de Boulogne-sur-Mer, dans le Pas-de-Calais, pour aide à l'entrée et au séjour irrégulier d'étrangers en bande organisée, association de malfaiteurs et homicide involontaire, mais leur procès a été renvoyé au 18 décembre. Ils sont accusés d’avoir organisé, entre août et septembre, plusieurs traversées de la Manche sur des bateaux de fortune. Les deux hommes – un Afghan et un Hollandais - arrêtés lundi, sont notamment soupçonnés d’avoir permis une traversée à l’issue tragique, survenue le 9 août, durant laquelle une migrante iranienne a trouvé la mort. Elle est depuis considérée comme la première personne migrante officiellement décédée en tentant de rejoindre le Royaume-Uni via la Manche.

Les enquêteurs français ont la conviction que ces suspects avaient fait l'acquisition de six à huit bateaux pneumatiques avant de les mettre à disposition de migrants moyennant finances. Ces bateaux auraient été achetés à l’unité 2 000 ou 3 000 euros, selon le journal Le Parisien. Un commerce lucratif, au vue des sommes déboursées par chaque passager de ces voyages périlleux : selon Xavier Delrieu, le patron de l'Office central pour la répression de l'immigration irrégulière et de l'emploi d'étrangers sans titre (Ocriest), chaque migrant débourse entre 1 000 et 3 000 euros pour monter sur ces embarcations de fortune.

Les passeurs présumés ont été arrêtés par la police française alors qu’ils remontaient l'autoroute A6, venant de Dijon où ils avaient acheté un nouveau bateau. Un troisième suspect, un homme afghan, avait par ailleurs été arrêté dans un restaurant du Val-de-Marne mais il a été mis hors de cause, a précisé le parquet.

Mitra Mehrad, 31 ans, première morte officielle dans la Manche

La femme décédée lors de la traversée du 9 août était une Iranienne de 31 ans, elle s’appelait Mitra Mehrad. La jeune femme avait embarqué sur le bateau aux côtés d'une vingtaine de migrants afghans et iraniens, dont des mineurs. À court d'essence et sans rames, l'embarcation en perdition avait fini par être secourue par la marine britannique au large du Kent, mais trois personnes, dont elle, étaient à l’eau. Elle est la seule à ne pas avoir été repêchée.

Dans une interview donnée à la chaîne britannique Sky News, l'un de ses compagnons d'infortune a raconté que les passagers ont assisté à la noyade de Mitra Mehrad, sans pouvoir agir. "Ce qu'elle a fait, nous les hommes ne le pouvions pas. Nous n'étions pas aussi courageux qu'elle." Mitra aurait sauté à l’eau pour tenter d’attraper une corde de secours et ainsi stabiliser le bateau qui coulait. "Elle l'a fait pour sauver un bébé (à bord) et à la fin le bébé a survécu", a-t-il confié. Son corps a été retrouvé le 18 août près des côtes néerlandaises.

Titulaire d'un master de psychologie, obtenu en 2015 dans une université de Bangkok, en Thaïlande, Mitra Mehrad était originaire de l’île de Kish, destination touristique du sud de l’Iran et avait pour objectif de retrouver de la famille en Angleterre, rapporte le journal britannique Daily Mail, citant des Iraniens ayant croisé son chemin en France.

Femme seule

Fait rare, Mitra Mehrad voyageait seule. Des membres du Refugee Women’s Center, association basée à Dunkerque qui vient en aide aux femmes migrantes, était brièvement entrée en contact avec cette femme peu de temps avant qu’elle prenne la mer. Elle était alors hébergée dans le gymnase surpeuplé de l’Espace jeune du Moulin à l’extérieur de Grande-Synthe, qui a depuis été évacué et fermé.

"Ce n’est pas commun de voir une femme voyager seule mais c’est un phénomène en augmentation", explique Frances, du Refugee Women’s Center. "Ces derniers mois, nous avons vu entre cinq et dix femmes seules à un moment donné à Grande-Synthe, dont la plupart iraniennes ou kurdes irakiennes. C’est plus que ces dernières années, où on voyait seulement entre trois et cinq femmes seules à la fois, la plupart des Kurdes irakiennes."

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Pour l’association, ces voyageuses solitaires sont particulièrement vulnérables. "La plupart de ces femmes isolées ont fui un mariage violent dans leur pays d'origine, ou ont été séparées de leurs maris pendant le parcours migratoire, précise Frances. Seules, elles sont plus exposées à l’exploitation par des passeurs. Nous voyons donc régulièrement des femmes qui se lient avec un homme et font semblant d'être en couple, pour des raisons de sécurité. Mais ces situations peuvent, elles aussi, avoir pour conséquences des cas d’exploitation ou de violence."

Une chose est en tout cas sûre, pour le Refugee Women’s Center : cette mort tragique est symptomatique de maux français et européens. "Cette femme n’a pas pu se tourner vers des moyens sûrs pour demander l’asile et rejoindre le Royaume-Uni, comme de nombreuses personnes présentes dans les camps entre Calais et Dunkerque. Les conditions de vie dégradantes, insalubres et dangereuses conjuguées au manque de voies sûres et légales pour demander l’asile au Royaume-Uni mènent les populations en exil dans le nord de la France à prendre des risques de plus en plus importants."

Mitra Mehrad n'est plus la seule migrante à s'être noyée en tentant de traverser la Manche. Le 23 août, le corps d'un Irakien qui avait tenté de rejoindre l'Angleterre à la nage a été retrouvé au large de Zeebruges, en Belgique.

 

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