À gauche : extrait du film "L'immigrant", réalisé par le Guinéen Mamadou Baillo Bah. À droite : projection du film à Dinguiraye, en août 2019.
À gauche : extrait du film "L'immigrant", réalisé par le Guinéen Mamadou Baillo Bah. À droite : projection du film à Dinguiraye, en août 2019.

Un Guinéen de 27 ans a réalisé un film appelé "L'immigrant", inspiré de sa propre expérience. Après avoir quitté son pays en 2017, traversé le Mali et l'Algérie, il avait passé plusieurs mois emprisonné en Libye, avant d'être finalement rapatrié en Guinée en 2018. À travers ce film, il souhaite désormais sensibiliser les plus jeunes aux dangers de l'immigration clandestine.

Ce film d’une quarantaine de minutes a été réalisé par Mamadou Baillo Bah. Pour l’instant, seule la bande-annonce est en ligne, mais la rédaction des Observateurs de France 24 a pu visionner le film dans son intégralité.

Bande-annonce du film "L'immigrant".

Le film commence avec une scène montrant le personnage principal rejoindre d’autres jeunes dans une zone aride. "Mohamed, toi aussi, tu voyages ? Je suis ravi d’être dans le même convoi que toi !", lance-t-il à l’un deux. Des passeurs armés les forcent ensuite à s’asseoir par terre, puis les dépouillent, avant de les faire monter à l’arrière d’un pick-up. L’un des jeunes est froidement abattu, devant tout le monde.

Capture d'écran du début du film, lorsque les migrants sont dépouillés par les passeurs.

On retrouve ensuite le personnage principal dans son village trois mois plus tôt, lorsque l’idée d’aller en Europe commence à germer dans son esprit. Plusieurs facteurs le poussent à prendre cette décision : les remarques de son père ("Tous tes amis sont en Europe ! Toi, tu es planqué ici !"), ou encore la rencontre avec un passeur, joué par Mamadou Baillo Bah. Son père décide alors de vendre une parcelle familiale pour payer le passeur, qui exige 20 millions de francs guinéens, soit près de 2 000 euros.

Des personnages tentent pourtant de décourager le héros principal et son père, avec différents arguments : mieux vaut avoir des papiers pour aller en Europe, mieux vaut investir en Guinée plutôt que de gaspiller de l’argent pour tenter de rejoindre le Vieux Continent, "tout n’est pas rose là-bas"…

Capture d'écran du film, lorsque le personnage principal va parler au passeur, joué par Mamadou Baillo Bah.

Capture d'écran du film, lorsque le père du personnage principal vend une parcelle pour financer le voyage de son fils.

"J'ai écrit les dialogues à partir de mon vécu"

Mamadou Baillo Bah a réalisé ce film à Dinguiraye, sa ville natale, située à 500 km au nord-est de la capitale Conakry, dans la région de Faranah. Il explique comment il a mûri ce projet.

"J'ai beaucoup souffert en dehors de la Guinée, donc j'ai voulu réaliser un film pour sensibiliser aux dangers de l'immigration clandestine. 

J'ai commencé à travailler sur ce projet en août 2018 [soit environ huit mois après son retour en Guinée, NDLR]. J'ai d'abord écrit tous les dialogues, à partir de mon vécu. Par exemple, la scène du début du film, avec le pick-up, ressemble beaucoup à ce que j'ai vécu. Dans mon cas, personne n'avait été tué à ce moment-là, mais j'ai rajouté cet élément dans le film car il y a beaucoup de morts sur les routes migratoires. Certains de mes amis, qui n'ont jamais tenté de migrer, m'ont également aidé avec leurs idées. Par exemple, quand le père dit que tous les amis de son fils sont en Europe, c'est quelque chose que tout le monde peut entendre ici, potentiellement.

J'ai trouvé tous les acteurs à Dinguiraye : comme moi, ils n'avaient aucune expérience dans le théâtre ou le cinéma auparavant. Nous avons fait des répétitions et tenté de voir qui pouvait jouer quel rôle. C'est moi qui ai joué le rôle du passeur, car j'étais le seul à savoir comment fonctionnent vraiment ces gens-là."

Répétition avec les acteurs du film.

Répétition avec les acteurs du film.

"J'ai également travaillé avec un cousin photographe [Tibou Ly, NDLR], qui est du même village que moi, mais qui vit à Conakry. Il a accepté de tout filmer gratuitement après avoir assisté à quelques répétitions, car nous faisons partie de la même famille et il trouvait le projet intéressant.

Nous avons tourné le film à Dinguiraye durant un mois, en décembre 2018. Nous avons reçu le soutien de la préfecture et d'une personne travaillant à l'Unicef qui nous ont donné une cinquantaine d'euros chacune."

Tournage du film.

Tournage du film.

L'affiche du film.

Pour l'instant, nous avons projeté le film seulement à Dinguiraye, en août, à deux reprises : à la Maison des jeunes, devant 500 personnes environ (habitants, autorités locales, etc.), et à la Croix-Rouge, devant une dizaine de personnes, dont quelques-unes de l'OIM [Organisation internationale pour les migrations, NDLR]. Les gens ont beaucoup applaudi : ça nous a encouragés. Certains nous ont suggéré de projeter le film dans d'autres sous-préfectures. Mais d'autres ont aussi un peu critiqué le casting.

Affiche annonçant la projection du film à la Maison des jeunes de Dinguiraye, en août.

Projection du film à la Maison des jeunes de Dinguiraye, en août.

Projection du film à l'OIM de Dinguiraye, en août.

"Je veux montrer que la route migratoire n'est pas la solution"

"Désormais, j'aimerais bien tourner d'autres épisodes, pour montrer ce qui se passe également dans le désert, en Méditerranée, avec les bateaux qui coulent, en Europe, pour ceux qui ont réussi la traversée, mais aussi en Afrique, pour ceux qui reviennent chez eux. Par exemple, je pourrais montrer le personnage principal de retour dans son village, où il constaterait que sa famille est dans une situation critique, depuis la vente de la parcelle pour financer son voyage. En abordant ces différents aspects, je veux montrer que la route migratoire n'est pas la solution : mieux vaut rester chez soi pour travailler et développer son projet personnel.

Mais nous manquons de moyens financiers. Nous avons demandé de l'aide à l'OIM, qui nous a demandé de faire un budget, donc nous verrons…"

Mamadou Baillo Bah a réalisé des tests avec ce fond vert, pour voir s'il serait possible d'incruster des dunes de sable derrière, pour montrer le trajet dans le désert.


Mamadou Baillo Bah avait quitté son pays en mai 2017. Il était d'abord allé au Mali, puis en Algérie, où il était resté environ trois mois dans la capitale, pour travailler dans le secteur du bâtiment. Il avait ensuite rejoint la Libye. Là-bas, il avait été retenu dans différents camps tenus par des passeurs ou par l'État, où il avait enduré de mauvais traitements (torture, manque de nourriture, hygiène déplorable, travail forcé, etc.). Il avait finalement été transféré au camp de Tariq Al-Matar, où il avait appris qu'il allait être rapatrié en Guinée par l'OIM. Il est finalement rentré dans son pays le 25 janvier 2018.

Mamadou Baillo Bah a été rapatrié en Guinée le 25 janvier 2018.

La route migratoire de Mamadou Baillo Bah, entre mai 2017 et janvier 2018. En rouge, le trajet aller, réalisé à bord de véhicules. En vert : le trajet retour, par avion. 

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Article écrit par Chloé Lauvergnier (@clauvergnier).

Texte initialement publié sur : Les Observateurs

 

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