Les jardins du Peace Lab à Malte accueillent plusieurs dizaines de migrants déboutés. Crédit : Anne-Diandra Louarn / InfoMigrants
Les jardins du Peace Lab à Malte accueillent plusieurs dizaines de migrants déboutés. Crédit : Anne-Diandra Louarn / InfoMigrants

Le "Peace Lab" est un des seuls centres d’hébergement pour migrants de la petite île européenne de Malte. Il est géré par le Frère Mintoff qui a fait de la défense et de l’intégration des migrants le combat de sa vie. Plusieurs fois récompensé pour son engagement, ce moine est parvenu à faire changer les lois de son pays en matière d’asile. Rencontre.

C’est une véritable foule de réfugiés et demandeurs d’asile qui se presse tous les matins devant le microscopique conteneur de l’association “Peace Lab”. Situé en face du centre surpeuplé de Hal Far dans le sud de l’île de Malte, le Peace Lab est la seule ONG avec une présence en continue dans cette région où des centaines de migrants vivent entassés dans des conditions précaires.

“C’est toujours plein à craquer ici”, lance une bénévole à l’arrivée de l’équipe d’InfoMigrants sur place. “Notre rôle c’est de répondre à toutes sortes de questions que les migrants se posent sur la vie à Malte, on passe beaucoup de temps à les aider à mettre à jour leur CV, on les conseille sur le marché du travail à Malte et parfois on essaye même de leur trouver un emploi”, poursuit la bénévole tout en passant d’ordinateur en ordinateur avec un petit mot d’encouragement pour chacun des quinze migrants attablés à ce moment-là.

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Tout au fond du conteneur, une autre porte ouverte donne sur un jardin paisible et soigneusement entretenu. Le contraste avec les champs de cactus désertiques, remplis de détritus qui entourent les lieux est saisissant. À la tête de cette oasis depuis maintenant 40 ans, le Frère Dionysus Mintoff est une véritable institution à lui tout seul, un symbole de bonté et de persévérance pour les nombreux migrants qui croisent son chemin. “Ces pauvres gens n’ont pas grand monde pour les soutenir à Malte, et encore je peux vous garantir que la situation est bien mieux qu’il y a vingt ans”, assure le moine depuis son bureau exigu, empli de piles de documents, d’ouvrages divers et autres coupures de presse.

Le Frres Dionysus Mintoff est le fondateur du Peace Lab  Malte Crdit  Charif Bibi  InfoMigrantsIl raconte qu’en 2002, un groupe de 200 migrants érythréens est arrivé à Malte par bateau. “Du jamais vu. Cela a créé un vent de panique dans la population. Les gens avaient peur de l’étranger, peur qu’ils amènent des maladies, peur qu’ils ne prennent leurs emplois”, se souvient-il. Placés en détention dans d’anciens baraquements militaires à quelques minutes du Peace Lab, les 200 migrants ont rapidement été expulsés vers leur pays d’origine sans que la plupart ne puisse demander l’asile. “Des témoins nous ont dit par la suite que beaucoup d'entre eux avaient été tués dès leur arrivée en Érythrée. Nous étions effondrés.” Dans un rapport publié l’année suivante, Amnesty International confirmait en Érythrée des cas de torture et le placement en détention des migrants expulsés d'Europe.

"Nous avons fait adopter une loi pour empêcher les retours forcés"

Peu après, un autre bateau est arrivé. Craignant de voir la même tragédie se répéter, Frère Mintoff a alors décidé de saisir la justice. “Personne ne voulait se battre à mes côtés. J’ai fini par trouver et convaincre cet avocat pas très connu qui a accepté de me rejoindre. Un certain George Abela”, souligne-t-il fièrement. Celui-ci deviendra, en 2009, président de Malte. “Avant le procès, j'ai réussi à me faufiler dans le centre où ces migrants étaient détenus. Les conditions étaient tragiques : une centaine de personnes étaient entassées dans une pièce qui ne pouvait pas contenir plus de 30 personnes. Je n'avais aucun soutien dans le pays, même l'église était contre moi. En revanche, j’ai attiré l’attention à l’étranger avec l’aide d’un jeune journaliste qui avait documenté les conditions de détention. Je me souviens avoir été interrogé par la BBC et même par la radio du Vatican.”

Après deux ans de bataille judiciaire, Frère Mintoff remporte son combat qui fera jurisprudence. “Ces expulsions ont été jugées illégales. Nous avons ainsi fait adopter une loi pour la première fois à Malte afin d’empêcher le retour forcé et sans fondement des migrants dans leur pays d'origine.” Une victoire qui pourrait faire la fierté du religieux aujourd’hui âgé de presque 90 ans, mais non : “En tant que Franciscain, aider fait partie de ma vision, c’est mon devoir. Je continuerai tant que j’en serai physiquement capable. Et je ne vous cache pas que la situation actuelle pour les migrants ici ne me plait pas, il reste beaucoup de chemin à parcourir, mais ça avance.”

Outre ses services d’aide aux migrants, l’association du Père Mintoff s’est, au fil du temps, également transformée en centre d’hébergement dont l’utilité publique a été reconnue et louée à travers le monde : de l’Abbé Pierre à Mère Térésa, les visiteurs de marque n’ont pas manqué, pour la plus grande fierté du Père Mintoff qui a reçu plusieurs distinctions internationales pour son oeuvre. Les jardins du Peace Lab accueillent aujourd’hui 55 hommes et 22 femmes. Tous des déboutés, coincés dans les limbes administratives maltaises. Il s’agit de l’un des six centres pour migrants du pays. Quatre sont gérés par le gouvernement, deux, dont le Peace Lab, par des ONG. La capacité totale d’accueil à Malte tourne entre 1 500 et 2 000 places.

Des conteneurs et des tentes ont t installs dans les jardins du Peace Lab pour les migrants dbouts Crdit  Anne-Diandra Louarn  InfoMigrantsAu Peace Lab, les migrants dorment soit dans des tentes données par le Haut-commissariat des Nations unies aux réfugiés (HCR), soit dans des conteneurs réaménagés. “Ils sont six maximum par conteneur”, explique Frère Mintoff en déambulant dans les allées à l’ombre des oliviers. “Nous avons aussi mis à la disposition des immigrés trois cuisines entièrement équipées et un espace sportif avec des machines. Nous organisons également plein d’animations afin de les aider à passer des moments agréables." Musique, spectacles, soirées barbecue… plusieurs centaines de migrants du centre et des alentours répondent à chaque fois présent, selon Frère Mintoff.

"L'intégration passe avant tout par le travail"

“Cette convivialité est essentielle pour garder un lien social avec eux, ne pas les rendre invisibles”, estime-t-il. “Nous les encourageons toujours à communiquer. Nous avons d’ailleurs des psychologues qui leur rendent visite trois fois par mois et nous avons une clinique où trois médecins viennent trois fois par semaine. Les médicaments sont gratuits.” Le religieux explique que les plus grosses blessures, parmi ses pensionnaires, “sont celles de l’âme” : “les traumatismes et les cas de stress post-traumatiques sont très fréquents, surtout chez ceux qui ont fui la guerre comme les Syriens.” En moyenne chaque année à Malte, 80 demandeurs d’asile et réfugiés sont admis à l’hôpital psychiatrique de Mont Carmel dans le centre du pays, selon le ministère de la santé maltais.

Dionysus Mintoff devant la mosque construite au Peace Lab Crdit  Anne-Diandra Louarn  InfoMigrantsSouvent démuni face aux drames personnels qu’il écoute de la part de ses pensionnaires, le Frère Mintoff a décidé de mettre l’accent sur l’intégration. “J’estime qu’elle doit passer par le travail, c’est le meilleur moyen de faire partie de notre société et de se sentir de nouveau exister. Ici au Peace Lab, tous les pensionnaires sans exception travaillent. Cela leur permet de rencontrer des Maltais, d’être plus respecté et d’aller mieux.” Les conditions de travail ne sont pas idéales, les migrants devant souvent accepter des salaires plus bas et de longues journées dans le bâtiment ou la restauration. Mais il s’agit, selon le Frère Mintoff, d’un premier pas vers une vie normale.

"Nous avons aussi mis en place une école tout en anglais et une petite bibliothèque pour ceux qui souhaitent lire. Juste à côté, j’ai fait construire une mosquée, près de notre petite église. Il y a des gens qui viennent y prier tous les jours”, affirme-t-il. Et de conclure : “Tout ce que nous voulons, c'est utiliser nos moyens modestes pour créer de meilleures conditions afin d’aider ces personnes à retrouver la foi en l’humanité.”

 

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