Une femme devant un agent de l'Ofpra, au Niger, en 2018. Crédit : Mehdi Chebil
Une femme devant un agent de l'Ofpra, au Niger, en 2018. Crédit : Mehdi Chebil

Une nouvelle fois, le port du voile fait polémique. Contrairement à d'autres sociétés européennes, cette question surgit régulièrement dans les débats en France. InfoMigrants revient sur les origines du malaise.

Depuis une semaine, la polémique sur le port du voile enfle en France. Si le sujet agite la société française depuis plus de 30 ans, il prend aujourd’hui une autre ampleur. À tel point que le président de la République a été contraint de sortir du silence lors d’une conférence de presse mercredi 16 octobre, déclarant : "Faisons bloc et ne nous divisons pas pour lutter d’abord et avant tout contre la radicalisation de notre société, œuvrons pour que la République soit partout". Retour sur la genèse de cette polémique.

Vendredi 11 octobre, un élu du parti d’extrême-droite, Rassemblement national, invective une femme voilée présente en tant que mère accompagnatrice d’une classe d’écoliers au Conseil régional de Bourgogne Franche-Comté, lui demandant de retirer son voile.

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Cette mère était assise au milieu d’un groupe d’une quinzaine de jeunes enfants qu’elle accompagnait dans le cadre de "Ma république et moi", une opération organisée par une maison de quartier.

"Madame a tout le loisir et la liberté de garder son voile en dehors, dans la rue en dehors, et pas ici, c’est la loi de la République", déclare alors Julien Odoul.

"Le voile est un sujet qui traverse toutes les familles politiques"

Or, comme le rappelle Nicolas Cadène, rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité, rien n’interdit dans la loi à cette femme voilée d’assister à une réunion du Conseil régional. "Le principe de laïcité est clair : l’administration publique a un devoir de neutralité en matière religieuse mais pas ses usagers", explique-t-il. "En l’occurrence dans cette affaire, cette mère est une accompagnatrice et à ce titre n’exerce pas de mission de service public, elle apporte une aide logistique bénévole. Elle a donc tout à fait le droit de porter un voile dans l’enceinte du Conseil régional".

Alors pourquoi la polémique ne redescend pas ? Après l’échange au Conseil régional de Bourgogne Franche-Comté, mis en ligne sur le compte Twitter de Julien Odoul, une partie de la classe politique a condamné les propos de l’élu d’extrême-droite, tout en prenant position contre le voile. En première ligne, le ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer qui a déclaré sur France inter mercredi 16 octobre que "le voile n’était pas souhaitable dans notre société".

Pourtant la loi de 1905 sur la laïcité, inscrite dans la Constitution française, précise que tout citoyen a la liberté d’exprimer ses convictions religieuses dès lors qu’il respecte l’ordre public.

"Le voile est un sujet qui traverse toutes les familles politiques et qui fait débat au sein même du gouvernement", remarque Valentine Zuber, directrice d’études à l’école pratique des Hautes études, jointe par InfoMigrants.

"Depuis plusieurs années, on ne compte plus les propositions de lois pour interdire le port du voile dans l’espace public ou les universités ou même les entreprises privées alors que ces propositions sont par essence contraires à la Constitution et n’aboutissent donc jamais", continue Valentine Zuber.

"On fait un amalgame entre terrorisme et islam"

Selon Nicolas Cadène et Valentine Zuber, le voile a toujours était objet de crispation dans la société française pour plusieurs raisons.

La première est que la religion musulmane est considérée pour beaucoup comme quelque chose d’extérieur à la France culturellement. "Elle est apparue plus tardivement sur le territoire français que les autres religions", résume Nicolas Cadène.

De plus, une part croissante de la population s’éloigne du religieux alors que dans le même temps certains croyants réactivent leurs religions. "On voit de moins en moins de signes religieux chez les Chrétiens. Ces signes resurgissent en revanche chez les religions minoritaires et sont donc plus visibles", ajoute Valentine Zuber.

L’autre raison qui peut expliquer ce rejet est le contexte des attentats islamiques. "On confond tous les sujets", déplore Nicolas Cadène. "Il y a cette peur de l’islam politique. On fait un amalgame entre terrorisme et islam", assure Valentine Zuber.

Enfin, l’absence de mixité sociale est une autre cause de l’islamophobie. "Beaucoup de français de confession musulmane vivent dans des quartiers populaires. Or le manque de mélange interculturel et la méconnaissance de l’autre provoquent de la peur et du rejet", signale Nicolas Cadène.

La laïcité est ainsi instrumentalisée par une partie de la classe politique et de la population pour "exclure les musulmans". "On en fait un principe identitaire afin de séparer le ‘nous’ du ‘eux’", analyse Valentine Zuber. Pour déconstruire ces discours, "il faut rappeler la loi et expliquer que la laïcité n’est pas une valeur mais un principe : celui de liberté et non d’interdiction. S’il n’y a plus d’expression religieuse, c’est la fin de la laïcité".

 

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