Image d'archive d'un migrant cherchant à joindre sa famille à bord d'un navire humanitaire. Crédit : Reuters
Image d'archive d'un migrant cherchant à joindre sa famille à bord d'un navire humanitaire. Crédit : Reuters

Ces dernières semaines, plusieurs embarcations transportant des jeunes marocains sont parties des villes de Salé, Casablanca, ou encore Safi, pour rejoindre le sud de l'Espagne ou les Canaries. Pour Ali Zoubeidi, docteur en droit public, spécialiste dans le trafic illicite de migrants au Maroc, les départs depuis ces villes situées sur la côte atlantique du pays sont nouveaux, et révèlent le désarroi d'une jeunesse qui, faute de perspectives, se tourne vers un "eldorado" européen.

Entre fin septembre et début octobre, les corps de 16 personnes ont été repêchés au large de Casablanca, au nord-ouest du Maroc. Les victimes, tous de jeunes marocains, étaient montées à bord d'une embarcation pneumatique, espérant rejoindre le sud de l'Espagne par l'océan Atlantique. Sur la soixantaine de personnes qui se trouvaient à bord, seules trois ont survécu. 

Quelques semaines plus tard, une vidéo publiée sur les réseaux sociaux fait le tour de la presse marocaine. Elle montre Anouar Boukharsa, un sportif marocain détenteur de plusieurs prix de taekwondo régionaux et nationaux, lancer sa médaille à la mer depuis un bateau de fortune en direction des Canaries. Parti de la plage de Souira, au sud de la ville de Safi, avec une dizaine de jeunes marocains comme lui originaires de la région, il est arrivé le 23 octobre à Lanzarote, une île de l'archipel espagnol, après quatre jours de voyage.

Si le Maroc est devenu ces dernières années une route migratoire majeure, avec des départs s'organisant le plus souvent depuis la côte méditerranéenne, ces deux événements illustrent la présence d'autres points de départ se situant du côté Atlantique. Ali Zoubeidi, docteur en droit public spécialiste dans le trafic illicite de migrants au Maroc, travaille sur l'émergence de ces nouvelles traversées. Il répond aux questions de la rédaction d'InfoMigrants.

Les départs depuis la côte atlantique du Maroc sont-ils nouveaux ? 

La route atlantique depuis le sud du pays en direction des Canaries avait déjà été réactivée, avec des points de départ dans la région de Tiznit, ou près de Dakhla. On connaissait déjà aussi la route du nord, avec des embarcations qui partent des villes d'Asilah ou de Larache, sur la côte atlantique, pour rejoindre la mer Méditerranée puis le sud de l'Espagne. 

>> Lire sur InfoMigrants :  Le sud du Maroc : nouveau point de départ des migrants marocains vers les Canaries ?

Mais ce que l'on voit émerger maintenant, et c'est très récent, ce sont des points de départ dans le centre, à partir de villes comme Safi - d'où est parti le champion de taekwondo - pour aller aux Canaries, ou de Salé et de Casablanca pour rejoindre la Méditerranée et ensuite le sud de l'Espagne. Ce sont des trajets de plusieurs jours, très dangereux, à bord d'embarcations de pêche traditionnelles ou de bateaux pneumatiques qui sont mis à l'eau sur des plages sauvages, par exemple à Souira, au sud de Safi. 

Les points de départ au sud concernent à la fois des Marocains et des migrants originaires d'Afrique subsaharienne. Ces derniers se retrouvent pour certains au sud du pays après avoir été refoulés du nord par les autorités. [Les autorités marocaines avaient commencé en août 2018 à refouler de force des migrants vers le sud du pays afin de les "soustraire aux réseaux mafieux" du nord, NDLR.] 

Au centre, depuis Safi, Salé, ce sont surtout de jeunes marocains qui partent vers l'Europe. 

Comment expliquer ces départs de jeunes marocains ? 

Même s'il n'y a pas encore de chiffres et données précises sur les départs depuis ces nouvelles zones, ce que l'on observe, c'est vraiment le désespoir de la jeunesse marocaine. Ce sont souvent des jeunes qui décident de quitter le pays en trouvant l'issue la plus proche pour atteindre l'Europe, "l’eldorado". Dans les vidéos qui sont apparues ces dernières semaines, on a vu plusieurs personnes originaires de Safi partir du sud de leur ville, dont des sportifs. Certains jettent à l'eau leurs médailles, d'autres leurs diplômes. C'est révélateur d'une absence de perspectives pour la jeunesse marocaine, tant au niveau économique, de la santé, qu'au niveau sportif et culturel. Ils savent qu'ils peuvent mourir pendant le trajet, mais ils ne se posent pas la question de ce qu'il pourra ensuite se passer une fois en Espagne. 

C'est vraiment présenté comme une aventure, un challenge entre jeunes. Ce sont aussi des jeunes qui souffrent de l'absence de voie légale d'immigration. Ils se voient refuser des visas pour des raisons économiques, même quand il s'agit pour eux simplement de faire du tourisme ou d'effectuer un déplacement temporaire. Et puis, il y a la mise en scène. On fait des vidéos pendant le passage irrégulier, on se vante pour montrer qu'on y arrive, on fait des dédicaces à sa famille, ses amis : c'est le moment où l'on peut dire "j'ai réussi quelque chose". Et cela devient un facteur d'attraction pour d'autres. C'est aussi de la publicité dont se servent ensuite les réseaux mafieux.

Comment s'organisent ces départs ? Quels sont les dangers ?

Je dirais qu'il y a vraiment des réseaux criminels impliqués dans environ 85% des cas. Le reste étant des amateurs qui s'auto-organisent. Je soulignerais aussi l'importance de la communauté locale, des gens qui habitent sur la côte : dans les quartiers populaires, des pêcheurs sont impliqués. Il y a également des opportunistes, qui n'y connaissent rien, qui prennent contact avec des jeunes via les réseaux sociaux et les arnaquent. Début septembre, pour le cas du naufrage au large de Casablanca d'une embarcation qui se dirigeait vers le sud de l'Espagne, il s'agissait clairement d'une arnaque. Il est extrêmement compliqué de rejoindre les côtes espagnoles depuis Casablanca. 

Il y a également eu le cas de migrants qui avaient été mis dans une embarcation et emmenés d'une côte marocaine à une autre. On leur avait dit de rester cachés pour ne pas être repérés. Au-delà des arnaques, ce sont des routes très dangereuses, autant lorsqu'on part du centre vers les Canaries que du centre vers le sud de l'Espagne. Et, souvent, les jeunes qui partent n'ont pas le réflexe de penser à des numéros de secours qu'ils pourraient appeler en cas de détresse. 

La vidéo du champion de taekwondo, et deux jours avant la photo d'un ancien footballeur lors de sa traversée, sont des signaux d'alarme pour le pays. Le Maroc renforce ses capacités et forme des acteurs à lutter contre ces départs et ces réseaux. Mais il faudra aussi des programmes pour travailler sur les causes profondes qui poussent ces jeunes à partir. 

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Selon les autorités espagnoles, plus de 15 000 migrants sont parvenus à atteindre les côtes espagnoles par la mer depuis le début de l’année. Beaucoup de départs ont lieu depuis la côte nord méditerranéenne du Maroc, bien plus proche du littoral espagnol que la côte atlantique. Le nombre d’arrivée par la mer en Espagne a toutefois chuté. En 2018, les autorités marocaines ont affirmé avoir arrêté quelque 89 000 tentatives de migrations irrégulières, dont 29 000 par la mer. Les migrants viennent principalement d'Afrique occidentale, mais ces deux dernières années, un nombre croissant de jeunes marocains ont essayé de partir, poussés, notamment, par un taux de chômage élevé.

De plus en plus de départs sont également dénombrés depuis le sud du Maroc vers les îles Canaries espagnoles. Ainsi, alors que les arrivées de migrants à l'échelle de toute l’Espagne sont en baisse de 45% par rapport à la même période l’année dernière, les îles Canaries, pour leur part, ont connu une augmentation de 37%, selon les données du ministère de l'intérieur espagnol.

L’Union européenne a consacré 140 millions d'euros en 2018 à la gestion de la migration en provenance du Maroc. Le 18 octobre, un projet de démantèlement des réseaux criminels transfrontaliers impliqués dans la traite des personnes et le trafic illicite de migrants en Afrique du Nord a également été lancé à Rabat, la capitale marocaine. Ce projet, d'un coût global de 15 millions d’euros, dont environ 3,5 millions d’euros consacrés au Maroc, vise à soutenir le pays et le reste de l’Afrique du Nord dans le démantèlement des réseaux installés dans la région. 

 

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