Les Tunisiens représentent la première nationalité des migrants qui débarquent à Lampedusa. Crédit : Mehdi Chebil pour InfoMigrants
Les Tunisiens représentent la première nationalité des migrants qui débarquent à Lampedusa. Crédit : Mehdi Chebil pour InfoMigrants

Perdue au milieu de la mer Méditerranée, la petite île italienne de Lampedusa, premier territoire européen sur la route maritime des migrants venus d’Afrique, attire surtout des Tunisiens. Remplis d’espoir à l’idée de se construire un avenir en Europe, ces derniers sont le plus souvent renvoyés rapidement dans leur pays grâce à des accords de rapatriement entre l’Italie et la Tunisie. Reportage.

"C’est la deuxième fois que j’arrive à atteindre Lampedusa, j’espère que j’aurai plus de chances cette fois." Assis sur les marches de l’église de Lampedusa en cette soirée d’automne, Bassel* profite du wifi mis à disposition par la paroisse pour donner des nouvelles à ses proches.

Lglise de Lampedusa est un endroit pris des migrants car ils peuvent recharger leur tlphone et profiter du wifi Crdit  Mehdi Chebil pour InfoMigrantsArrivé sur l’île italienne par bateau cinq jours plus tôt, le Tunisien d’une trentaine d’années espère qu’il ne sera pas renvoyé dans son pays, comme ce fut le cas en 2017. "Après une semaine à Lampedusa, j’ai été transféré à Palerme, en Sicile, puis expulsé en Tunisie", en quelques semaines, explique-t-il. "Je ne pensais pas revenir car la route est trop dangereuse. Je voulais rester en Tunisie mais il n’y a pas de travail là-bas", soupire le jeune homme originaire de Djerba.

>> À lire sur InfoMigrants : Lampedusa, l'île où les migrants ne font que passer

"On voit bien sur les réseaux sociaux qu’il y a du travail en Europe"

Des histoires similaires, il y en a des centaines en Italie. Youssef* a tenté neuf fois de prendre la mer en direction de Lampedusa. "J’ai essayé d’être coiffeur ou encore peintre en bâtiment en Tunisie. J’ai fait cinq formations pour trouver du travail mais il n’y a rien à faire chez nous", souffle le Tunisien de 25 ans.

Il y a aussi Karim* qui lui a voulu émigrer suite à une discussion entre amis. "Dans les cafés tunisiens, tout le monde parle de partir. Et puis on voit bien sur les réseaux sociaux qu’il y a du travail en Europe et que ceux partis plus tôt vivent bien", dit-il.

Une embarcation de migrants au port de Lampedusa Crdit  Mehdi Chebil pour InfoMigrantsMais la réalité est toute autre pour ces Tunisiens qui représentent la première nationalité des migrants débarqués à Lampedusa. Selon les chiffres de l’Organisation internationale des migrations (OIM), sur les 3 400 personnes arrivées cette année, 2 100 sont des Tunisiens, soit un peu plus de 60%. Pour les autorités, ces migrants ne sont pas éligibles au statut de réfugié car ils migrent pour des raisons économiques. Très peu de Tunisiens demandent l’asile, signale d’ailleurs l’OIM.

Quatre-vingt renvois par semaine

Ainsi, afin d’accélérer leurs renvois, l’Italie a signé un accord de rapatriement avec la Tunisie - qui prévoit 80 expulsions par semaine. "Il existe des accords avec certains pays d’Afrique subsaharienne mais ils ne fonctionnent pas. Seuls ceux avec la Tunisie et l’Égypte sont opérationnels", précise Flavio Di Giacomo, porte-parole de l’OIM en Italie.

Comparés aux autres nationalités présentes en Italie, les Tunisiens ont donc davantage de (mal)chance d’être renvoyés dans leur pays. Pourtant, des rumeurs persistantes en Tunisie laissent penser que le rêve européen est accessible. Les passeurs ou d’anciens migrants installés en Europe incitent les jeunes à prendre la route vers l’eldorado européen.

Des migrants marchent le long du seul centre pour migrants de Lampedusa Crdit  Mehdi Chebil pour InfoMigrantsPlusieurs migrants interrogés par InfoMigrants sont persuadés que l’Italie leur délivre un "laissez-passer" pour rejoindre un autre État européen. Bassel en a entendu parler à Djerba. "Des amis qui se trouvent en Europe l’ont obtenu", assure-t-il. "C’est absolument faux", déclare Flavio Di Giacomo de l’OIM. 

>> À lire sur InfoMigrants : "Si j’aide les migrants en mer, je peux être accusé de trafic d'êtres humains"

En réalité, le "laissez-passer" en question est une obligation de quitter le territoire italien (équivalent de l’OQTF français). Les migrants en possession de ce document ont sept jours pour partir. "Certains sont expulsés par avion, d’autres reçoivent ce formulaire et doivent se débrouiller pour rentrer chez eux", détaille encore l’OIM. "Des migrants en profitent pour fuir dans un autre pays, mais ce document n’est en aucun cas un laissez-passer."

Ceux qui fuient l’Italie rejoignent le plus souvent la France ou l’Allemagne. Ils sont sans-papiers. "Peu importe le pays qu’on rejoint, on va là où il y a du travail", expliquent Bassel, Youssef et Karim, à l’unisson, persuadés qu’après avoir réussi à quitter l’Italie "tout sera plus facile".

*Les prénoms ont été modifiés à la demande des intéressés

Un canot de migrants tunisiens arrive  Lampedusa  Photo ANSAELIO DESIDERIO

 

Et aussi