Des migrants marchent le long du mur d'enceinte au centre d'hébergement de Hal Far dans le sud de Malte. Crédit : Anne-Diandra Louarn / InfoMigrants
Des migrants marchent le long du mur d'enceinte au centre d'hébergement de Hal Far dans le sud de Malte. Crédit : Anne-Diandra Louarn / InfoMigrants

Qu’ils soient débarqués par des navires humanitaires ou qu’ils arrivent par leurs propres moyens, les migrants sans-papiers à Malte sont tous envoyés dans des centres de rétention pendant plusieurs mois. À leur sortie, ils sont entassés dans des centres d’hébergement surpeuplés dans des conditions sanitaires déplorables et sans perspectives d’avenir.

“Ma première vision de l’Europe c’était la prison.” Comme tous les migrants qui arrivent à Malte illégalement Amine*, un jeune Soudanais, a été emmené au centre de détention de Marsa, au sud-est de l'île, après avoir été secouru en mer par la marine maltaise au bout de 25h de traversée depuis la Libye. Officiellement, le gouvernement justifie ce placement en détention par des contrôles sanitaires qui ne doivent pas dépasser deux semaines. Mais en pratique, cette étape peut durer jusqu’à 100 jours. Une période durant laquelle les migrants sont privés de liberté, de leur téléphone mobile et des effets personnels avec lesquels ils sont arrivés, y compris leur argent liquide.

“C’était horrible”, raconte Amine qui a passé deux mois sur place avant d’être transféré dans un centre d’hébergement il y a peu. “On n’était pas libres de nos mouvements, personne ne nous expliquait ce que l’on faisait là et combien de temps ça allait durer.” Comme Amine, Koffi* est complètement désarçonné par la situation. “Je ne sais même pas si on est vraiment en Europe”, confie cet Ivoirien de 19 ans qu’InfoMigrants a rencontré à l’entrée du centre de détention de Marsa. “Je suis arrivé il y a deux mois et demi. C’est le Alan Kurdi qui nous a secourus. On nous laisse sortir une fois par jour pendant deux heures. Si vous dépassez les deux heures, vous devez dormir dehors”, explique-t-il. “Ça m’est arrivé hier car j’ai voulu aller voir le centre-ville et je me suis perdu, je ne suis pas rentré à temps, j’ai dû dormir par terre, devant le centre. J’ai essayé de négocier avec les gardiens, de leur parler mais ils m’ignoraient.”

Des migrants manifestent devant le centre de dtention de Marsa au sud de La Valette  Malte Crdit  Anne-Diandra Louarn  InfoMigrantsSelon Koffi, la relation avec les gardiens qu’il décrit comme étant “méchants et agressifs” est particulièrement problématique. “Dès que vous leur parlez ou leur posez une question, ils répondent à côté, sur un ton méprisant et parfois certains d’entre nous sont bousculés. Je ne supporte plus d’être enfermé ici. Attendre sans savoir où je vais aller et combien de temps je vais rester est la pire des choses.”

Plus de 3 000 arrivées par la mer en 2019

La situation est à ce point intenable que les migrants organisent régulièrement des manifestations, tentant d’attirer l’attention sur leur sort notamment en accrochant des banderoles sur les grilles de leur centre de détention. La dernière manifestation en date a eu lieu lundi 28 octobre. La police anti-émeute a été appelée sur place à la mi-journée lorsque certains manifestants ont, selon les autorités, commencé à lancer des projectiles sur les employés. Plusieurs migrants ont été arrêtés. Les tentatives d’évasion sont également courantes. Deux jeunes Marocains qui ont réussi à s'échapper fin septembre avant d’être retrouvés 24h plus tard ont été condamnés à six mois de prison.

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“Imaginez un instant leurs conditions de détention. Ils n’ont rien à faire de leur journée, n’ont ni télévision, ni téléphone et à peine à manger. Évidemment, ils sont désespérés, évidemment, ils se rebellent”, commente Claudia Taylor-East, directrice de SOS Malta. Selon cette ONG locale, entre 600 et 800 migrants sont actuellement détenus au centre de Marsa et au moins 1 600 se trouvent à Hal Safi, l'autre centre de détention dissimulé sur une base militaire derrière de hauts murs en pierres surmontés de barbelés. “Ces détentions automatiques représentent le plus gros problème que nous avons actuellement avec les migrants. C’est parfaitement intolérable que cela se produise sur le sol européen”, poursuit Claudia Taylor-East.

Du même avis, Fabrizio Ellul, porte-parole du Haut-Commissariat aux réfugiés de l’ONU (HCR) à Malte, tient à rappeler qu’arriver dans un pays européen sans papiers ne constitue pas une infraction pénale. “Ainsi, lorsque vous détenez des personnes, cela devrait être justifié. Les contrôles sanitaires qui sont effectués en détention ne devraient pas durer plus que quelques jours afin de remédier notamment aux problèmes de déshydratation qui sont fréquents après les sauvetages en mer”, souligne-t-il. Le HCR explique, toutefois, cette situation par un afflux soudain de migrants. Selon les chiffres de l’agence onusienne, plus de 3 000 arrivées illégales par la mer ont été recensées depuis le début de l’année. Du jamais vu sur cette petite île qui compte à peine 500 000 habitants.

Entre 2014 et 2017, au plus fort de la crise migratoire, presque aucun migrant n’arrivait à Malte grâce aux navires de l’opération européenne Sophia gérée depuis l’Italie. Tout a basculé lorsque l’ultra conservateur italien Matteo Salvini est arrivé au pouvoir en 2017 et a décidé de fermer ses ports aux navires humanitaires chargés de migrants rescapés. Les arrivées se sont donc peu à peu déportées sur Malte, l’île étant située tout près des côtes italiennes, face au littoral libyen. Les centres d’hébergement ont aussi commencé à être saturés et les services d’immigrations débordés. Ainsi, la procédure de demande d’asile qui ne prenait pas plus de cinq ou six mois s’étend actuellement sur plus d’un an en moyenne.

S’ajoute le manque de solidarité européenne : le gouvernement maltais martèle, comme l’Italie ou la Grèce, qu’il ne peut supporter le fardeau des afflux constants de migrants mais en face, les négociations patinent. Malgré une réunion cet été à Paris puis une autre en octobre à Malte, les pays de l’UE ne sont toujours pas tombés d’accord sur un mécanisme de répartition des migrants secourus par les ONG en Méditerranée. “On ne sait pas vraiment ce qui a été décidé lors du dernier sommet de Malte. Il n’y a aucune transparence, aucune communication. On continue avec ce management de crise au fur et à mesure que les bateaux arrivent et ce sont les migrants qui en pâtissent”, regrette Dominik Kalweit, co-fondateur et directeur de l’ONG Kopin. 

Koffi, le jeune Ivoirien bloqué au centre de Marsa, ne sait pas combien de temps il restera sur l'île : “Le système de répartition actuel n’est pas clair. Les accords changent à chaque fois qu’il y a un débarquement. On ne sait pas comment ils nous choisissent, on a l’impression que c’est totalement au hasard”, explique-t-il, confiant que son rêve, en tant que francophone, c’était la France.

Loyers hors de prix et marchands de sommeil 

Pour ceux qui restent à Malte, ce n’est que le début du cauchemar. Après leur passage en détention, les migrants sont placés dans des “open centers”, des centres d’hébergement où les conditions sont assez similaires à celles de la détention : il faut respecter un couvre-feu et même pointer plusieurs fois par semaine sous peine de sanctions financières. Les migrants sont aussi entassés à huit dans des préfabriqués avec des sanitaires communs sans eau chaude ni chauffage. Si cette solution de logement est gratuite, elle est aussi temporaire puisque les migrants sont poussés vers la sortie au bout de quelques mois. “Nous avons eu récemment plusieurs cas de migrants ayant été forcés à signer une sorte de bail en anglais, stipulant qu’à l’issue de leurs 12 mois sur place ils devront avoir trouvé une solution d’hébergement par eux-mêmes et quitter les lieux. La plupart se sont fait avoir car, ne parlant pas anglais, ils n’avaient pas compris ce qu’ils signaient”, raconte Dominik Kalweit de Kopin.

 Hal Far des centaines de migrants vivent entasss dans des prfabriqus Crdit  Anne-Diandra Louarn  InfoMigrantsSans-abrisme illégal

Se loger dans le parc privé est presque impossible pour les demandeurs d’asile qui reçoivent 120 € d’aide par mois. “Il n’y a aucune régulation du marché locatif à Malte, les loyers sont très chers et le sans-abrisme est illégal”, affirme, pour sa part, Claudia Taylor-East de SOS Malta. Une situation qui donne lieu à de nombreux abus et à l’apparition de plus en plus de marchands de sommeil sur l’île. Ainsi, en juillet dernier, des étables où dormaient à même le sol une centaine de migrants africains ont été évacuées par la police. Les migrants, incapables de se loger dans le parc privé, payaient 100€ par mois pour vivre dans des conditions déplorables. Le marché n’étant pas contrôlé, le propriétaire du lieu n’a pas été inquiété par la justice.

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Côté emploi, la conjoncture est tout aussi peu favorable aux migrants. En théorie, un demandeur d’asile comme un réfugié a le droit de travailler à Malte, mais la plupart sont cantonnés dans des emplois très physiques, dans la construction ou la restauration. En outre, la procédure est un tel sacerdoce administratif pour l’employeur, que celui-ci préfère généralement embaucher sa main d’oeuvre au noir plutôt que de se lancer dans des mois de procédure pour obtenir un permis de travail à renouveler chaque année.

Le gouvernement maltais a toutefois annoncé l’année dernière son intention d’importer 40 000 travailleurs étrangers afin de combler le manque de main d’oeuvre. Les migrants coincés sur l’île demeurent invisibles. “C’est du gâchis, Malte a les ressources, notre économie est en pleine expansion. Ces ressources ne sont tout simplement pas mises à disposition pour répondre à la crise migratoire. Depuis 2005, les gouvernements successifs envoient le message que les demandeurs d’asile ne sont pas les bienvenus et que rien ne sera fait pour leur faciliter la vie”, déplore Dominik Kalweit. C’est aussi ce que ressentent Koffi et Amine qui ne voient pas comment construire un futur à Malte. “Attendre et ne pas perdre espoir que l’UE ait un sursaut d’humanité, c’est tout ce qu’il nous reste”, conclut ce dernier.

*Les prénoms ont été modifiés

 

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