L'entrée du centre d'hébergement de Hal Far à Malte est constamment surveillé. Crédit : Anne-Diandra Louarn / InfoMigrants
L'entrée du centre d'hébergement de Hal Far à Malte est constamment surveillé. Crédit : Anne-Diandra Louarn / InfoMigrants

Hal Far, le principal centre d’hébergement pour migrants à Malte, accueille 1 500 personnes dans des conditions extrêmement précaires. Les résidents qu’InfoMigrants a rencontrés sur place, des hommes seuls comme des familles, se plaignent de mauvais traitements et de discrimination. Reportage.

“Souvent je demande à ma maman si elle ne s’est pas trompée… Est-on vraiment en Europe ? J’ai des doutes car on ne rencontre pas d’Européens et on n’a même pas le droit de sortir quand on veut.” À sept ans, la petite Amina* a déjà des préoccupations d’adulte. Originaire de Côte d’Ivoire, elle est arrivée à Malte avec sa mère et ses sœurs il y a quelques semaines. Comme plusieurs dizaines d’autres demandeurs d’asile, elle vit dans le sud de la petite île européenne au centre de Hal Far, au sein d’anciens bâtiments militaires délabrés, reconvertis depuis en centre d’hébergement pour familles.

Bien que l’équipe d’InfoMigrants n’ait pas été autorisée à entrer dans l’édifice**, plusieurs mères de famille n’ont pas hésité à franchir les hautes grilles du centre pour témoigner de leurs conditions de vie, sous le regard réprobateur des gardiens. “On va probablement payer le fait qu’on vous parle, mais il faut que les gens sachent ce qu’ils se passe ici”, lance Souad, une Soudanaise, résidente du centre.

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Installations vétustes, présence de rats et de cafards, manque de nourriture, eau non potable, privation de liberté… Le quotidien des familles est un cauchemar. “Nous devons constamment attendre notre tour pour avoir accès à l’unique salle de bain qui n’a même pas de portes. Quant à la cuisine, on est dix familles à se la partager”, explique Souad qui craint tout particulièrement l’arrivée de l’hiver. "Il n’y a pas de chauffage et on ne peut pas en apporter un sous prétexte de maintenir la sécurité publique. Nous sommes réduits à devoir serrer nos enfants constamment dans nos bras pour les tenir au chaud.”

Un des btiments du centre pour familles de Hal far  Malte Crdit  Anne-Diandra Louarn  InfoMigrantsPour Fatima, qui se tient aux côtés de Souad, son bébé dans les bras, chaque jour est un combat pour nourrir sa famille : “Je ne reçois que 120 couches par mois pour mon fils de quatre mois, ce n’est pas suffisant. On ne me donne aussi que quatre petites boîtes de lait en poudre pour le mois. Si on en veut plus, c’est par nos propres moyens”, explique la Sud-Soudanaise. À Malte, les demandeurs d’asile reçoivent une aide de 130€ par mois et 60€ par enfant, ce qui ne permet pas de subvenir aux besoins de première nécessité, affirment les mères de famille.

"Nos enfants ne peuvent pas jouer quand ils veulent"

Au moindre écart de conduite, l'État brandit la menace d’une sanction financière, rendant l’ambiance d’autant plus pesante pour les résidents. "Savez-vous que les enfants ici ne peuvent pas jouer quand ils veulent ? Nos petits doivent rester enfermés dans la chambre et ne peuvent sortir qu’à certaines heures de la journée”, raconte Fatima, outrée. “Si on ne respecte pas les heures, on nous les ramène à la chambre et on nous menace de couper l'aide mensuelle.” Fatima et Souad sont, en outre, persuadées d’être victimes de discrimination à cause de leur couleur de peau. Elles affirment notamment que l’administration leur met des bâtons dans les roues pour empêcher la scolarisation à laquelle leurs enfants ont droit, en théorie, à Malte. Isolées dans une zone désertique, elles n’auraient de toutes façons pas les moyens de payer l’autobus pour les envoyer à l’école chaque jour. “C’est peine perdue”, se désole Souad qui rêvait de voir ses enfants scolarisés en Europe.

"Personne ne peut comprendre nos souffrances ici”, résume Sunna, une autre Soudanaise résidente du centre. “Le racisme dont nous sommes témoins est bien pire que les agressions physiques. Il est vrai que nous ne sommes pas battus ni publiquement insultés, contrairement à ce qui se passe dans les "bâtiments centraux"".

Ces "bâtiments" de Hal Far dont fait état Sunna sont situés à quelques centaines de mètres des structures familiales, ils hébergent principalement les hommes seuls. Une véritable mer de préfabriqués encadrée de hauts murs en pierres et de barbelés au sein desquels survivent 1 500 migrants entassés. Leurs moindres allers et venus sont, comme au centre familial, surveillés étroitement. Les migrants sont notamment soumis à une règle de pointage stricte les obligeant à signer une feuille de présence plusieurs fois par semaine sous peine, là aussi, de voir leur allocation suspendue.

Vue sur le centre principal de Hal Far o sont entasss en 1000 et 1500 migrants dans des dizaines de prfabriqus vtustes Crdit  Anne-Diandra Louarn  InfoMigrantsArrivé il y a moins de six mois à Malte, Amine, un jeune Soudanais, a passé deux mois dans le centre de rétention de Marsa, près de La Valette, avant d’obtenir une place d’hébergement à Hal Far. “Je vis avec sept autres personnes dans un conteneur qui prend l’eau. L’été on n’a pas le droit d’avoir des ventilateurs malgré la chaleur écrasante et l’hiver, il n’y a pas de chauffage. Nous avons des douches et des toilettes partagées avec tous les autres, mais il n’y a pas d’eau chaude et aucune intimité car les cabines de douches sont ouvertes”, témoigne-t-il. “Moi qui suis venu chercher la liberté et la sécurité en Europe, je me demande ce que je fais ici. D’où je viens, l’Europe est un modèle des droits de l’Homme. Je n’arrive pas à réaliser que je suis en Europe. Je suis tellement déçu.”

“Il y a des abus et des problèmes de violences envers nous”

À la déception s’ajoute la peur. Plusieurs résidents d’Hal Far rencontrés par InfoMigrants racontent les "abus" des gardiens, et les "problèmes de violences". Hicham, un jeune Soudanais arrivé il y a plus de six mois affirme qu'il y a "deux semaines, un migrant originaire du Moyen-Orient [il a préféré ne pas dévoiler sa nationalité] a été battu et traîné au poste par la police parce qu’il était soupçonné d’avoir bu de l’alcool et d’être un peu saoul. On a de plus en plus peur, des gens essaient de s’échapper, d’autres deviennent fous...”

InfoMigrants a reçu ces dernières semaines plusieurs vidéos et photos des violences policières. Interrogé sur ces incidents, le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) de l’ONU n’a pu confirmer leur authenticité mais le porte-parole de l’institution, Fabrizio Ellul, confie “ne pas être surpris” par ces témoignages. “Il y a eu plusieurs incidents graves du même genre ces derniers mois. Au printemps, un jeune Ivoirien résident à Hal Far a même été tué par balle tout près du centre par deux soldats maltais qui ont avoué s’en être pris à lui parce qu’il avait la peau noire.” Il s’agit, selon la presse locale, du premier meurtre racial de l’histoire du pays.

Plus récemment, le 20 octobre, une impressionnante émeute s’est déclenchée après une altercation entre un gardien et un résident. Un policier a été blessé et cinq voitures du personnel du centre incendiées. 

Au bout d’un an ou moins, les résidents de Hal Far sont mis à la porte pour faire de la place aux nouveaux arrivants. Commence alors un nouveau combat : celui pour se trouver un toit et se construire un avenir à Malte où le sans-abrisme est illégal. “Le problème c’est que les loyers sont exorbitants et il n’y a aucune régulation du marché immobilier”, commente Ritianne Ellul, chargée de projet pour l’ONG d’aide aux migrants SOS Malta. “Une chambre peut coûter dans les 700€ par mois, ce qui est inabordable, même pour ceux qui auraient déjà la chance d’être déclarés et payés au salaire minimum qui tourne autour de 700€”, poursuit-elle, faisant état d’une véritable montée des marchands de sommeil et autres abus en tous genres dont sont victimes les demandeurs d’asile comme les réfugiés.

De nombreux bâtiments abandonnés sont régulièrement investis par les migrants qui ne savent plus où aller. Il y a quelques mois, un propriétaire peu scrupuleux logeait près d’une centaine de migrants dans des étables insalubres qui dormaient à même le sol pour 100€ par mois. Le propriétaire du lieu n’a pas été inquiété par la justice. “Nous avons un vrai problème d’inclusion sociale, de racisme et de xénophobie”, reconnaît Fabrizio Ellul du HCR. “En 2018, le gouvernement a commencé à mettre en place une politique migratoire en créant un département d’intégration au sein du ministère des Affaires européennes et de l’Égalité. C’est un bon pas en avant, mais les débarquements successifs de navires humanitaires créent de la tension car les centres pour migrants sont surpeuplés et la population est inquiète”, affirme-t-il, regrettant que le gouvernement n’ait actuellement aucun projet de création de nouvelles places ou de nouveaux centres d’hébergement.

*Les prénoms ont été modifiés à la demande des intéressés

**Malgré de multiples demandes, l'équipe d'InfoMigrants, comme la plupart des médias à Malte, n'a pas été autorisée à entrer dans les centres d'hébergement de Hal Far. Le gouvernement a également refusé de répondre à nos questions.

 

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