Le campement dit “de la rue des Huttes”, en périphérie de la ville, est le plus important de Calais avec environ 300 personnes. Photo : Mehdi Chebil
Le campement dit “de la rue des Huttes”, en périphérie de la ville, est le plus important de Calais avec environ 300 personnes. Photo : Mehdi Chebil

Alors que Calais dévoile vendredi une installation géante censée embellir la commune, les groupes de migrants ont eux été déclarés persona non grata dans le centre-ville par un arrêté municipal. Des centaines de migrants, à court d’options, s’entassent dans la périphérie grillagée sur des territoires de plus en plus resserrés. Reportage.

22h, gare de Calais Ville. Un froid glacial accueille les passagers descendus du dernier train de la journée. Parmi eux, six migrants, dont deux mineurs, sortent sur le parvis, l’air hagard. Des membres de l’association Utopia 56 sont présents. Tous les soirs, ils font le pied de grue devant la gare pour accueillir la grosse dizaine de migrants qui arrivent quotidiennement par le train, d’un peu partout en France. Deux jeunes bénévoles s’approchent des nouveaux arrivants pour entamer une procédure de mise à l’abri. Aussitôt, un fourgon de police apparaît et, roulant au pas, frôle le petit groupe d’assez près pour s’assurer qu’aucune nourriture n’est distribuée aux migrants.

Depuis le 18 octobre, un arrêté municipal interdit “les occupations abusives, prolongées et répétées du centre-ville, notamment celles qui sont organisées à des fins de distribution de repas aux migrants". De quoi accentuer la pression sur les étrangers à la rue qui se rendent justement vers le centre-ville à la tombée du jour, dans l’espoir, pour certains, de trouver à manger grâce aux maraudes nocturnes. Il n’est d’ailleurs pas rare de voir des petits groupes arpenter les trottoirs des heures durant dans le froid mordant.

A Calais, mercredi 30 octobre. Plusieurs Soudanais squattent devant la gare, sans tente, emmitouflés dans leurs manteaux qui protègent difficilement du vent. Photo : Mehdi ChebilD’autres cherchent sous les lampadaires des rues de Calais une échappatoire à l’angoissante forêt, où il faut dormir au milieu des rongeurs et des personnes alcoolisées. Depuis une semaine, plusieurs Soudanais squattent devant la gare, sans tente, emmitouflés dans leurs manteaux qui protègent difficilement du vent. “Quand les policiers arrivent, on se cache”, confie l’un d’eux, disant préférer le bitume plutôt que la terre humide de “la jungle”, où “les rats grouillent”.

Hamdan, un Darfouri de 25 ans, qui a été débouté de l’asile en France, préférerait quant à lui rejoindre la "jungle" mais, arrivé à Calais il y a 12 jours, il n’a toujours pas pu mettre la main sur une tente. A l’approche de l’hiver, les associations pointent d’ailleurs une baisse des donations permettant notamment l’achat de tentes pour les migrants. Le soir, Hamdan dort au sol à proximité de la gare, sur des cartons qu’il replie le matin.

Hamdan, un Darfouri de 25 ans, qui a été débouté de l’asile en France, est arrivé à Calais il y a 12 jours, dans l'espoir de passer en Angleterre. Sans tente, il dort dans la rue. Photo : Mehdi Chebil“Il y a une volonté que les gens restent cachés dans la forêt”

“La gare est un point central”, explique Antoine Nehr, de l’association Utopia 56, dénonçant “une présence policière dingue” et une “incitation à la haine” de la part des pouvoirs publics. L’arrêté municipal fait état de “déjections humaines” et de “troubles à l’ordre public”. "Je n’ai jamais constaté de telles choses, siffle-t-il. Je pense que la ville stigmatise ces personnes en les faisant passer pour un danger et en les maintenant dans la précarité."

Malgré l’interdiction, Utopia 56 organise toujours des distributions de nourriture - “au pas de course” - chaque nuit et s’est déjà fait verbaliser quatre fois.

Pour la municipalité, ce coup de semonce a pour objectif de refaire une beauté à Calais, qui se prépare à accueillir une installation aux allures de petit joyau. Vendredi 1er novembre un dragon géant mécanique, coûteuse structure de 4,5 millions d’euros sur laquelle la ville compte pour attirer touristes et emplois, a été inauguré. Mais les associations, elles, parlent surtout d’un prétexte pour repousser toujours plus loin, hors de la ville, les migrants. “Il y a une volonté que les gens restent cachés dans la forêt”, s’alarme Antoine Nehr.

Un dragon géant mécanique, coûteuse structure sur laquelle la ville compte pour attirer touristes et emplois, a été inauguré vendredi 1er novembre à Calais.  Photo : Mehdi Chebil>> A relire : Un an de démantèlements à Calais : "Les migrants sont accros à la tentative de traverser"

Dans les bois, pourtant, difficile de se cacher. Les démantèlements des campements informels de migrants sont menés à la même fréquence, tous les deux jours. “Les policiers ont pris toutes mes affaires, et mes chaussures aussi, je n’ai plus rien”, alerte Hamed, un Iranien de 27 ans en tongs et chaussettes sous des températures déjà hivernales. 

Ce dernier partage une tente dans le campement dit “de la rue des Huttes”, en périphérie de la ville, le plus important de Calais avec environ 300 personnes, selon le décompte des associations. “Ils m’ont même pris ma béquille”, poursuit le jeune homme qui s’est blessé aux chevilles lors du voyage de six mois qui l’a mené d’Iran en France. “Ils l’ont jetée à la poubelle. Je n’ai pas pu la récupérer.”

"La France a détruit ma vie”

En septembre, un nouveau grillage haut de trois mètres a fait son apparition route des Gravelines, à proximité de ce campement, empêchant les migrants de planter leurs tentes sur une partie de la forêt. Le bois dans lequel ils ont depuis trouvé refuge devrait, lieu aussi, être grillagé d’ici à la fin de l’année, sur plus d'un kilomètre. Les migrants, dont de nombreux demandeurs d’asile déboutés, s’entassent ainsi, au milieu des déchets, sur un territoire qui rétrécit inlassablement. À Calais et dans ses environs, on compte aujourd'hui quatre campements, rassemblant quelque 500 personnes*.

Un démantèlement du campement de migrants dit "de la rue des Huttes" à Calais, jeudi 31 octobre. Photo : Mehdi Chebil“La vie dans la 'jungle' est terrible, la France a détruit ma vie”, s'énerve Abraham, un Iranien de 36 ans, en tentant de réchauffer ses doigts auprès d’un feu de camp. “Il pleut, il fait froid, et à cause de la police on ne peut rien faire.”

>> A relire : Toujours plus fréquentes et dangereuses : les traversées de La Manche, dernier espoir de rejoindre l’Angleterre

Cette vie, aux conditions "inhumaines", n’en est pas à un paradoxe près, relève Antoine Nehr. "La vie active [une association mandatée par l'Etat] organise des distributions de nourriture deux fois par jour près du camp mais, parallèlement, ce camp diminue sur décision de l'État..." 

Abraham se sent piégé en France, "où même quand on est demandeur d’asile, on dort à la rue", dit-il. Comme nombre de ses compagnons, il s’est mis à rêver du Royaume-uni, alors que rejoindre ce pays n’était jusqu’à présent pas dans ses projets. Il a essayé de traverser la Manche “six fois par bateau et plein de fois par camion, même si c’est beaucoup plus dangereux”.

“La France ne me veut pas mais ne me laisse pas sortir non plus, dit encore Abraham. On n’a nulle part où aller. S’il vous plaît, laissez-moi partir.”

Un groupe de migrants soudanais dans le camp de la rue des Huttes, à Calais, mercredi 30 octobre. Photo : Mehdi Chebil

*Outre le campement de la rue des Huttes, des migrants, principalement érythréens, se rassemblent au camp BMX, situé près du stade de l’Épopée Marck et d’autres, principalement afghans, sont à proximité de l’hôpital. Un quatrième camp sauvage se trouve dans la commune de Marck-en-Calaisis.

 

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