Ahmad et Mehdi, deux migrants tchadiens à Calais, veulent tenter de rejoindre un ferry à la nage pour atteindre l'Angleterre. Crédit : Mehdi Chebil
Ahmad et Mehdi, deux migrants tchadiens à Calais, veulent tenter de rejoindre un ferry à la nage pour atteindre l'Angleterre. Crédit : Mehdi Chebil

A Calais, des migrants désespérés tentent de rejoindre l'Angleterre à leurs risques et périls, s'accrochant à des camions, embarquant sur de petits bateaux pour traverser la Manche et, même, en tentant de grimper sur des ferrys qu'ils rejoignent à la nage. Témoignage.

Il fait un froid saisissant en ce début de soirée de fin octobre dans le camp dit "de la rue des Huttes", à Calais. Ahmad, 26 ans, et Mehdi, 23 ans, tous deux venus du Tchad, espèrent bien que cette soirée sera leur dernière en France. "Cette nuit, à 2h, on part", dit Ahmad, l’air décidé et excité, en tentant de se réchauffer près d'un feu de camp. Dans quelques heures, les deux amis prévoient de tenter, une nouvelle fois, de traverser la Manche. "On va nager jusqu’au ferry qui est dans le port de Calais et tenter de monter à bord."

Ce jour-là, le Pride of Canterbury, mastodonte des mers qui relie Calais à Douvres, au Royaume uni, est amarré au port, à 40 minutes de marche de là. À l'image de nombreux autres endroits de la ville, le port de Calais est encerclé par de hauts grillages qui le rendent inaccessible par voies terrestres à ceux n'ayant pas de place à bord d'un bateau. Pour les deux comparses, la présence du ferry est une bonne occasion.
Le ferry Pride of Canterbury, qui assure une liaison avec l'Angleterre, est amarré au port de Calais, mercredi 30 octobre. Photo : Mehdi Chebil"Sur la coque de ces bateaux-là, il y a des échelles. Le tout, c’est de les trouver. Sinon, il y a aussi des cordes avec lesquelles on peut essayer de se hisser", indique Ahmad, ajoutant qu'il a déjà échoué à trois reprises. "Je suis parvenu une fois à monter à bord mais je me suis fait repérer par un membre du personnel de sécurité." Mehdi, lui, a tenté cinq fois. Déterminés, les jeunes hommes assurent que des amis à eux ont réussi. "La dernière fois, on est parti à cinq, on était tous Tchadiens, raconte encore Ahmad, trois sont parvenus à monter mais pas nous."

"Grosse prise de risque"

À l’idée de nager dans une eau à 14°, Ahmad et Mehdi semblent peu préoccupés. "Au Tchad, je nageais souvent dans une rivière du coup je sais très bien nager", se rassure Ahmad. "On reste 10 minutes dans l’eau", soutient pour sa part Mehdi. "Si on ne parvient pas à monter, on revient." En guise de préparation à cette périlleuse aventure, ils expliquent qu'ils mettront simplement quelques vêtements et leur téléphone portable dans un sac plastique qu'ils emmèneront avec eux, dans l'espoir de garder ces affaires au sec. Ils vont dans la mer tout habillés et chaussures aux pieds.

Ce genre de tentative est connu de l'association Utopia 56, qui vient en aide aux migrants. "Les migrants essaient de passer en Angleterre par tous les moyens possible mais cette option-là est assez rare", explique Antoine Nehr, coordinateur à Calais. "Les personnes dans ce cas passent en général par la plage ou par les zones alentour. Elles évoquent souvent des amis qui ont déjà réussi... Mais c’est une grosse prise de risque car c’est extrêmement dangereux."

Au-delà des risques d’hypothermie, cette mer est sujette à de forts courants et à un trafic maritime parmi les plus denses d'Europe.


Au cours de ses maraudes, Utopia 56 essaie désormais de passer, la nuit, par le port de pêche, près du centre-ville, pour vérifier que personne ne tente cette traversée et éventuellement dissuader ceux qui l’envisageraient. "Tout le monde n’est pas au courant que l’eau est très froide et qu’un cas d’hypothermie peut arriver rapidement. Il faut nager très vite", prévient Antoine Nehr. 

Rien à perdre

Ahmad veut croire qu’il n’a rien à perdre. "J’ai passé trois ans porte de la Chapelle à Paris. Avant ça, j’étais en Libye pendant 4 ans. La France, ce n’est pas humain, on te jette dans la rue, sans sécurité sociale, sans de quoi boire ni manger", explique-t-il.

À défaut de parvenir à obtenir l’asile en France, le jeune homme a voulu tenter sa chance en Allemagne. "Mais ça n’a pas marché car je suis dubliné en France." A court d’option, Ahmad croit désormais dur comme fer à une nouvelle vie en Angleterre. "Beaucoup d’amis à moi ont obtenu l’asile là-bas. Ce n’est pas difficile", assure-t-il. En 2018, selon les chiffres Eurostat, un peu plus de 200 demandeurs d'asile dublinés ont été renvoyés du Royaume-Uni.


Après deux mois et demi passés à Calais, Mehdi, lui, est certain de sa décision. “Regarde comment c’est ici", lance-t-il, en montrant le campement sauvage boueux qui est sujet à des démantèlements systématiques tous les deux jours. "Comment un Etat peut-il faire ça? On dirait qu’il n’y a pas de lois ici."

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InfoMigrants a recroisé Ahmad le lendemain de ce reportage, lors d'un démantèlement du camp de la rue des Huttes. Le jeune homme a indiqué ne pas avoir pu mener son projet à bien cette fois-ci à cause du froid.

 

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