Des tarifs défiant toute concurrence dans les salons de manucure ont souvent une raison : l'exploitation des employés | Photo: Imago images
Des tarifs défiant toute concurrence dans les salons de manucure ont souvent une raison : l'exploitation des employés | Photo: Imago images

Parmi les 39 migrants vietnamiens retrouvés morts dans un camion frigorifique près de Londres se trouvait au moins une personne dont l’objectif était de travailler dans un salon de manucure, un business florissant au Royaume-Uni, mais qui repose en partie sur des réseaux d’immigration illégale.

Un tour sur le site internet VietHome suffit pour se rendre compte de la taille du marché des salons de manucure au Royaume-Uni. Dans la rubrique "Recherche d’emploi, manucure vietnamienne" se trouvent des pages et des pages d’offres d’emploi. Beaucoup accompagnent leurs offres des mentions "certificat exigé" ou "papiers en règle exigés". Mais la réalité est autre: nombre d’employés dans ce secteur, qui sont en majorité originaires du Vietnam, sont des victimes de trafic: ils travaillent au noir et sont traités comme des esclaves. 

Pourquoi des salons de manucure ?

Les salons de manucure vietnamiens font depuis longtemps partie du paysage britannique. Il s’agirait du principal marché de niche pour la communauté vietnamienne au Royaume-Uni. La plupart des salons ne prennent que de l’argent en liquide, ce qui rend l’activité d’autant plus intéressante pour ceux qui vivent clandestinement dans le pays ou ne possèdent pas de permis de travail.

Le modèle économique repose généralement sur deux modes de fonctionnement. Soit des Vietnamiens possèdent une entreprise et recrutent eux-même leur personnel, soit les manucures travaillent à leur compte et louent leur place dans un salon.

En 2016, les propriétaires de salons expliquaient qu’ils manquaient de manucures qualifiées dans le pays. Si l’on confronte ce constat à la liste des offres d’emploi sur le site VietHome, ce manque de main-d’oeuvre est toujours d’actualité.  

Les manucures doivent souvent travailler six jours par semaine à raison d’au moins huit heures par jour. Si certaines offres d’emploi proposent aussi un hébergement, de nombreux témoignages rapportent des conditions de vie très difficiles. Il est par exemple habituel pour quatre manucures de devoir se partager un petit appartement deux-pièces. 

Pham Thi Tra My aurait voulu travailler dans un salon de manucure Elle a t retrouve morte avec 38 autres victimes dans un camion frigorifique prs de Londres  Photo poste sur Twitter par Noa Nghiem une militante des droits de lhomme vietnamienne

Pourquoi au Royaume-Uni ?

Les mensonges sur l’eldorado britannique sont nombreux pour attirer les Vietnamiens et les inciter à tout quitter pour travailler dans un salon de manucure. On leur promet un salaire de 1.500 livres par mois (environ 1.740 euros) tout en leur assurant que les dépenses de la vie quotidienne ne vont pas dépasser les 500 livres. On leur explique également qu’en à peine deux ans, ils auront remboursé les frais liés à leur voyage.

Même des enfants vietnamiens sont victimes de ces rumeurs et de ces mensonges répandus par les réseaux de trafiquants, comme en témoigne un rapport réalisé par plusieurs ONG de lutte contre l’esclavage et de protection des mineurs. Ainsi, aux Pays-Bas, de nombreux jeunes vietnamiens espérant devenir manucure, disent vouloir atteindre le Royaume-Uni parce que le travail illégal y rapporterait bien plus que dans n’importe quel autre pays européens. Certains affirment que les Vietnamiens qui ont réussi à entrer et à travailler clandestinement au Royaume-Uni gagneraient jusqu’à 2.500 livres (environ 2.900 euros). 

Le cauchemar

Selon une agence du gouvernement britannique qui identifie les victimes d’esclavage, certains sont forcés à travailler sept jours par semaine, soit gratuitement, soit pour une paie dérisoire.

Dans l’un des cas rapporté, une manucure travaillait sept jours sur sept du matin au soir pour environ 30 livres par semaine (environ 35 euros). L’agence cite également le témoignage d’un orphelin vietnamien qui avait d’abord été emmené en Russie où il avait été enfermé et forcé à travailler comme esclave. Après plus d’un an passé en Russie, l’adolescent se retrouve au Royaume-Uni, à nouveau enfermé dans une maison pour apprendre à appliquer du vernis sur les ongles. Il finit par travailler dans deux salons, forcé à rendre l’argent gagné à ses trafiquants. "Au début je pensais que les gens du salon étaient les mêmes que ceux qui m’avaient tenus enfermés, j’avais donc peur de dire quoi que ce soit, je pensais qu’ils allaient me frapper."

Si d’après le gouvernement britannique, seulement 13.000 victimes d’esclavage se sont manifestées auprès des autorités, le Global Slavery Index estime le nombre de victimes à plus de 136.000 personnes au Royaume-Uni. L’association britannique de l’industrie de la beauté BABTAC ajoute que beaucoup de personnes ont peur de se signaler, ce qui rend les trafiquants insaisissables et continue à alimenter le circuit.

Des fleurs en hommage aux 39 migrants vietnamiens retrouvs  Greys  lest de Londres  Photo picture alliance  empics

Des appels à plus de réglementations 

Face à ce phénomène, le responsable de la commission anti-esclavage du Royaume-Uni Kevin Hyland avait fait une série de 35 recommandations dans un rapport publié dès 2017. La plupart de ces recommandations n’ont toujours pas été mises en oeuvre. Réagissant à la découverte des 39 migrants, M. Hyland a estimé que "nous ne regardons pas le problème du trafic sous le bon angle. Où sont les ressources pour combattre cela ? Il s’agit d’un crime organisé qui doit être contré par des forces de police."

Le rapport de Kevin Hyland appelait aussi la mise en place de réglementions plus strictes dans l’industrie des salons de manucure, qui reste très peu contrôlés. L’une des recommandations visait à mettre en place un système de licences obligeant les salons à présenter des certificats de santé et de sécurité tout comme des informations bancaires du personnel.

Des signes qui ne trompent pas

L’association BABTAC milite également pour plus de réglementations et avait lancé en 2017 en partenariat avec l’ONG Unseen une campagne de sensibilisation sur les conditions de travail dans les salons de manucure. La campagne présentait les signes susceptibles d’alerter les consommateurs sur une éventuelle pratique d’exploitation. Il peut s’agir de prix très bas, de manucures qui paraissent très jeunes et qui évitent tout contact visuel, ou encore d’un manager un peu trop présent et qui insiste pour encaisser l’argent personnellement.

Selon le chef d’Unseen Andrew Walli, il est important que les consommateurs sachent que des prix dérisoires peuvent être le résultat d’exploitation des employés. "Nous encourageons l’esclavage moderne parce que nous voulons que tout soit peu cher."


Traduction et adaptation : Marco Wolter

 

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