Santiago Abascal à son QG de Madrid, le 10 novembre 2019. Crédit : Reuters
Santiago Abascal à son QG de Madrid, le 10 novembre 2019. Crédit : Reuters

Petit-fils de “Franquiste”, Santiago Abascal, dont le parti vient de s’emparer de plus de 50 sièges sur les 350 que compte le Parlement espagnol, plaide pour une extrême droite décomplexée qui parle aux oubliés. Portrait du leader politique qui a redonné à l’extrême droite une place de choix en Espagne, un révolver à la ceinture.

Il veut ériger un mur aux frontières, plébiscite le port d’armes et compte bien “rendre toute sa grandeur” à sa nation… Il ne s’agit pas du président américain Donald Trump mais de Santiago Abascal, le leader du jeune parti d’extrême droite Vox qui vient d’effectuer une percée magistrale en remportant 52 sièges lors des élections législatives en Espagne dimanche 10 novembre.

"Il y a seulement 11 mois nous n'étions représentés dans aucune institution (...) Aujourd'hui, nous sommes la troisième force politique d'Espagne", a-t-il clamé dans son discours dimanche à l’issue du scrutin, devant ses farouches militants à Madrid. Depuis, le Parti socialiste et la formation de gauche radicale Podemos ont scellé un accord pour former un gouvernement de coalition, faisant de Vox le premier parti d’opposition en Espagne. L’extrême droite n’avait pas été aussi puissante depuis la dictature de Francisco Franco entre 1939 et 1975.

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“Force est de constater que passer de zéro à trois millions d’électeurs en quelques mois ce n’est pas rien”, souligne Barbara Loyer, professeure à Paris-VIII et spécialiste de l'Espagne, interrogée par InfoMigrants. “Ce n’est pas du ‘Franquisme’, c’est juste l’extrême droite qui revient. Abascal a repris facilement le discours des autres populistes européens notamment sur l’immigration [car personne d’autre ne le faisait en Espagne]. Mais son combat a surtout été de recréer un nationalisme espagnol. Tous ces gens [qui ont voté Vox] ne se sont pas réveillés ‘facho’ du jour au lendemain, c’est donc que le discours et le personnage de Santiago Abascal parle aux gens”, poursuit la spécialiste.

Menacé par les séparatistes de l'ETA

Né à Bilbao dans le nord de l’Espagne en 1976, Santiago Abascal a grandi à Amurrio, dans le Pays-Basque, un petit village dont son grand-père fut maire sous l’ère Franco. Son père était aussi très actif en politique : conseiller municipal avec les conservateurs du Parti populaire (PP), ce dernier échappa à trois tentatives d'assassinat par les séparatistes de l'ETA, un groupe armé qui s'est dissous en 2018. Santiago Abascal et son père firent même l’objet de menaces de mort, marquant profondément le politicien qui n’était qu’adolescent à l’époque.

Immergé dans la politique depuis le plus jeune âge, il rejoint tout naturellement le PP à 18 ans, en 1994. À son tour conseiller municipal, il gravit progressivement les échelons jusqu'au Parlement basque où il représente entre 2004 et 2009 sa circonscription, Álava. Accusant les conservateurs de “mollesse”, il quitte le PP en 2013 et fonde Vox, avec d’autres anciens issus de la frange la plus coriace du parti, en 2014. 

Il faudra attendre octobre 2018 pour que la formation commence à faire parler d’elle sérieusement en réunissant, pour la première fois depuis la fin du Franquisme, plus de 10 000 sympathisants d’extrême droite lors d’un meeting politique à Madrid. Le parti n’est alors crédité que de 1% des intentions de vote.

Pour une nouvelle “Reconquista” de l’Espagne  

Dès lors, Santiago Abascal cultive une image de dur à cuir et d’apôtre des "Espagnols d'abord". En véritable pourfendeur des "traîtres" à l'unité du pays, il n’hésite pas à exploiter la crise catalane et à dénoncer "l'indépendantisme criminel", les "ennemis de l'Espagne" et la "lâcheté" des grands parti. "Ce n'est pas son charisme qui attire les électeurs.(...) Le succès de son parti vient de la crise en Catalogne et du fait que les partis classiques ont été incapables de trouver une solution", analyse Ignacio Jurado, politologue à l'université Carlos III de Madrid, cité par l’AFP.

En bon populiste, il place aussi l’immigration au coeur de ses discours et propose d’expulser tous les sans-papiers, y compris les mineurs non accompagnés, même si cela constitue une violation flagrante de la Convention internationale des droits de l'enfant. Reprenant la rhétorique et les éléments de campagne du Rassemblement national de Marine Le Pen en France ou de la Ligue de Matteo Salvini en Italie, Santiago Abascal multiplie également les fausses affirmations anti-migrants et anti-islam déclenchant à chaque fois les applaudissements nourris de ses partisans lors des meetings. 

Ainsi, à plusieurs reprises en 2018 et 2019, le politicien appelle à une nouvelle “Reconquista” de l’Espagne se mettant en scène dans une vidéo à cheval sur les terres andalouses. Une référence directe à la période du Moyen Âge durant laquelle s'est déroulée la reconquête, par les royaumes chrétiens, des territoires de la péninsule Ibérique et des îles Baléares occupés par les musulmans.

Sur ce même modèle, son compte Instagram est regorge de mises en scène plus ou moins kitsch où Santiago Abascal prend la pose de manière virile et affiche son slogan "Rendre l'Espagne à nouveau grande", directement inspiré de celui du président américain Donald Trump.

Et cela fonctionne : “Il peut paraître cliché mais Abascal c’est les taureaux, la Corrida et l'identité de l’Espagne à lui tout seul. Il est perçu comme un type simple et proche des gens, dépassant presque Pablo Iglesias [le leader du parti d’extrême gauche Podemos, ndlr]”, note Barbara Loyer. “Sauf qu’au lieu d’être proche des gens de gauche, il est plutôt proche des conservateurs qui se sentaient totalement oubliés jusqu’à présent.” Pour les rallier à sa cause, il a d’ailleurs passé une grande partie de sa campagne électorale à sillonner les petites communes, souligne l’experte.

Se présentant comme un Espagnol lambda, il n’a pas peur de dénoter du reste de la classe politique. Père de quatre enfants issus de deux mariages différents, Santiago Abascal confirme volontiers posséder un revolver Smith & Wesson, fait rare dans un pays à la législation très restrictive sur le port d'armes qu'il aimerait d'ailleurs assouplir.

“Si aimer son pays c’est être facho, alors je suis facho”  

De plus en plus présent dans les médias, il veut ainsi décomplexer les Espagnols conservateurs. “Si aimer son pays c’est être facho, alors je suis facho”, a-t-il lancé à plusieurs reprises et notamment lors d’un passage l’année dernière dans une émission télévisée d'humour très populaire, suivie par 4,7 millions de téléspectateurs. “Beaucoup de gens prenaient sur eux ces derniers temps et d’un coup on leur dit qu’ils n’ont plus à avoir honte”, commente Barbara Loyer, expliquant que le sujet de l’identité espagnole était encore taboue il y a peu, dans une Espagne toujours marquée par le Franquisme.

Pour autant, ce sont de véritables verrous que le politicien semble avoir fait sauter. Même si les liens de Vox avec les défenseurs de la dictature de Francisco Franco ne sont pas publiquement assumés, le parti a présenté cette année d'anciens généraux nostalgiques du Franquisme comme candidats et Santiago Abascal a fait campagne en rejetant farouchement la récente exhumation de Franco de son gigantesque mausolée, qualifiée de "profanation". 

Et maintenant qu’il s’est taillé une place de choix, le quadragénaire compte bien peser dans le jeu politique en remettant à l’ordre du jour de grands thèmes de société, dont celui de l'immigration. “Nous venons de changer le paysage politique espagnol. Nous avons opéré à la fois un changement politique et culturel en Espagne en ouvrant tous les débat interdits. Le gauche ne peut plus nous stigmatiser”, a ainsi déclaré Santiago Abascal, sur un ton annonciateur, lors de son discours de victoire du 10 novembre.

 

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