La clôture érigé en Slovénie, à la frontière croate. Ici, entre les villages de Kostel et Fara. Crédit : Dana Alboz/InfoMigrants
La clôture érigé en Slovénie, à la frontière croate. Ici, entre les villages de Kostel et Fara. Crédit : Dana Alboz/InfoMigrants

Depuis 2015, le gouvernement slovène érige le long de sa frontière sud une clôture de barbelés pour tenter d’endiguer le flux de migrants en provenance de la Croatie voisine. Les villages slovènes traversés par les fils barbelés supportent mal l'installation de ce grillage qui, selon eux, abîme le paysage et n’empêche pas la traversée des migrants.

"Qui aime se réveiller le matin avec des fils barbelés devant sa fenêtre ?" Rudy ne décolère pas. Cet habitant de Slavski Laz, un village perdu dans les montagnes slovènes, frontalier avec la Croatie, ne s’explique toujours pas pourquoi le gouvernement a construit, ici, au bord de la rivière Kolpa, une clôture de barbelés.

"Ils disent que ce grillage est fait pour nous protéger… Mais nous protéger de quoi ? Je n’ai peur de rien…", continue ce retraité qui vit depuis des années dans la région encore largement sauvage. L’argument de "l’invasion migratoire" brandi par le gouvernement pour justifier la construction de ce mur de métal ne le convainc pas.

"Les migrants ici, ils passent, c’est tout", explique-t-il. "Ils transitent par la Slovénie et puis s’en vont vers d’autres pays, vers le nord de l’Europe généralement".

Les amis de Rudy acquiescent, tous attablés dans le seul café encore ouvert à 19h de Kostel, un village de moins de 650 habitants non loin d'une des rares routes menant à la Croatie. Selon eux, la clôture est inutile, elle abîme le paysage, et son rôle de dissuasion est largement surestimé. "Ils disent que les barbelés vont empêcher le passage de migrants… Mais tout le monde passe quand même !", sourit Marco, un ami de Rudy, habitant dans le village voisin de Fara, en déclenchant l’hilarité de l’assemblée.

En noir, les principaux points d'entrée des migrants de Croatie en Slovénie."Par exemple, en ce moment, avec l’hiver et les forts courants, les rivages sont boueux, poreux, alors, les terrains bougent, la clôture s’effondre. Les migrants qui veulent passer n’ont même pas besoin de se fatiguer, ils ont juste à l’enjamber", continue Marco en riant. "Il y a des endroits où des sillons se sont creusés. Ils peuvent aussi passer sous la barrière !"

116 km de grillages

Près de 14 000 migrants ont traversé la frontière depuis le début de l’année, "soit 70% de plus que l’année dernière", à la même période, affirment les autorités slovènes à InfoMigrants.

Cet été, 40 km supplémentaires de grillages ont donc été construits à la frontière sud, le long de la rivière Kolpa. "Il faut empêcher le franchissement illégal des frontières", a indiqué le ministère de l’Intérieur dans un communiqué. En tout, depuis 2015, Ljulbjana a déjà érigé 116 km de grillages le long de la Kolpa qui parcourt les 670 km de frontière avec la Croatie.

"Ces clôtures ne sont pas une baguette magique mais elles nous aident", ajoute, de son côté, un commandant de police slovène.

Avec la fluctuation du niveau de la rivire des sillons se forment sous la clture Crdit  InfoMigrantsKhaled, un demandeur d’asile érythréen, aujourd’hui à Ljubljana, a tenté trois fois le passage de la frontière slovène avant de réussir à entrer dans le pays. La clôture, il s’en souvient très bien. "J’ai traversé la frontière au mois de mai, quelque part vers Ribnica. Je me souviens qu’une fois la rivière franchie, il a fallu passer ces barbelés. Alors j’ai grimpé, je me suis déchiré les mains, elles étaient pleines de sang, mais je suis passé".

Montagnes dangereuses, présence d’ours, eau glaciale

Au delà de sa dangerosité, Rudy, le villageois, voit dans cet alignement de barbelés, une "clôture de la honte" qui, selon lui, stigmatise les migrants. "On voit arriver des familles, parfois des enfants. Je ne vois pas bien en quoi, ce sont des ennemis", continue le retraité.

"Cette barrière, c’est le début de l’enfer", explique à son tour une jeune fille qui énumère les dangers qui attendent les migrants juste après son franchissement : la montagne"très dangereuse quand on s’y perd", les températures "glaciales" et les ours, nombreux dans le pays. "Parfois, on entend des cris là-haut. Ce sont des migrants qui hurlent pour effrayer les animaux".

Ces dernières semaines, deux migrants sont décédés par noyade dans la Kolpa et un autre a été retrouvé mort de froid et d’épuisement dans la forêt.

Pour passer de l'autre côté de la clôture, les migrants posent parfois des couvertures sur les barbelés. Crédit : Dana Alboz/InfoMigrantsSurtout, les migrants doivent éviter les patrouilles de police. "La nuit, quand nous tentons la traversée, nous voyons les lumières des lampes torche, derrière la clôture. Les policiers sont partout. C’est ça qui nous effraie le plus", se souvient Khaled. "On fait tout pour les éviter. Quand la police vous attrape, elle vous renvoie en Croatie. Elle vous emmène rarement jusqu'à la capitale pour demander l’asile".

Depuis le début de l’année, sur les 14 000 entrées illégales, plus de 8 000 renvois – aussi appelés "pushbacks" - ont été effectués depuis les frontières slovènes, affirment les autorités.

Patrouille de miliciens d’extrême-droite 

"C’est une honte, il y a la police, l’armée, maintenant cette clôture et il y a même une milice !", fulmine à son tour Katarina Bernad Sterva, directrice de l’association slovène d’aide aux réfugiés, qui se désespère de la situation à la frontière.

Depuis quelques jours en effet, des miliciens en treillis militaires, visages cachés derrière des cagoules noires, patrouillent aussi le long de la rivière Kolpa. Dirigée par le leader d’extrême-droite, Andrej Sisko,cette milice se veut un "renfort" à l’armée régulière pour "défendre la frontière" et intercepter les migrants. "Nous sommes le point d’entrée de l’espace Schengen", se justifie Andrej Sisko. "Nous voulons faire passer un message. Nous voulons dire aux étrangers de rester chez eux. La clôture est fragile, elle ne permet pas de stopper les migrants alors nous venons contrôler les abords de la rivière nous-mêmes".

Une milice d'extrême-droite patrouille le long de la frontière sloveno-croate, dans la forêt. Crédit : Dana Alboz/InfoMigrantsLa milice d’Andrej Sisko n’a aucun mandat légal. Et visiblement, les villageois s’expliquent mal leur présence.

Si certains rient à leur passage - "C’est le carnaval quand ils sont là", entend-t-on ici et là dans les villages frontaliers – d’autres comme Katarina Bernad Sterva regarde cette armée parallèle avec une inquiétude grandissante. "Ce qui m’effraie, c’est qu’ils existent. Publiquement, le gouvernement a condamné leurs actions, mais, dans les faits, les autorités ne font rien. Ces hommes sont fous, nous nous attendions à une réaction forte du gouvernement, comme par exemple l’annonce de la dissolution de ces patrouilles". 

Interrogée par InfoMigrants, la police reste muette sur le sujet. "Je n'ai rien à dire sur ces hommes. Ils n'ont pas le soutien de la police", déclare simplement Vicjem Toskan, l'un des commandants en chef de la police de Koper, à l'ouest du pays.  

Ce soir-là, à Kostel, les amis du café s’interrogent surtout sur le sort réservé aux migrants interceptés par cette milice d’extrême-droite. "On a déjà la police et l’armée pour intercepter les migrants. On a une clôture pour les empêcher de continuer leur route. Eux, qu’est-ce qui vont leur faire, la nuit, dans la montagne ?", s’inquiète Rudy. "Ils portent des masques, ils marchent dans la forêt. J’ai plus peur d’eux que des immigrés qui traversent la rivière", chuchote à son tour, une jeune fille en bout de table. "Si j’étais migrante, je n’aimerais vraiment pas tomber sur eux".

Un milicien d'extrême-droite au bord de la rivière Kolpa. Crédit : Dana Alboz/InfoMigrants


 

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