Depuis le démantèlement des campements de migrants le 7 novembre,  environ 50 policiers sont sur le qui-vive autour de la Porte de la Chapelle, à Paris, jour et nuit. Crédit : InfoMigrants
Depuis le démantèlement des campements de migrants le 7 novembre, environ 50 policiers sont sur le qui-vive autour de la Porte de la Chapelle, à Paris, jour et nuit. Crédit : InfoMigrants

Une semaine après le démantèlement "définitif" des campements de Porte de la Chapelle, des dizaines de policiers se relaient dans le quartier jour et nuit afin de veiller à ce que les migrants ne s'y réinstallent pas. Les habitants des environs pointent un "calme" inhabituel.

Les trottoirs situés sous les ponts de l’échangeur autoroutier de l’A1, Porte de la Chapelle à Paris, paraissent bien vides. Plus de tentes, plus de migrants. Plus de déchets non plus : sur le bas-côté dégagé, un agent de nettoyage lave le sol au karcher, jeudi 14 novembre. Tout juste voit-on encore, à de rares endroits en bordure des avenues, quelques restes de matelas défoncés, des draps, des lambeaux de vêtements. Une semaine après le démantèlement "définitif" des campements des environs de Porte de la Chapelle où s’entassaient dans la misère 1 600 migrants, l’ambiance a changé dans cette zone coincée entre le nord de Paris et la ville de Saint Denis, enchevêtrement hostile de bitume fait de bretelles d’autoroute, de larges avenues et d’une branche du périphérique.

Désormais, ce sont des camions de CRS et de gendarmerie qui sont postés aux quatre coins de la zone. "On organise un relais", explique l’officier de gendarmerie en poste ce jour. "Gendarmes ou CRS, il y a environ 50 policiers répartis autour de la Porte de la Chapelle à toute heure de la journée." Le but : empêcher que des migrants y réinstallent des "campements illicites". "Si on voit quelqu’un qui essaie, on le fait partir", dit, évasif, l’officier.

"Ce démantèlement, ce n’est pas bon pour mon business"

Dans un communiqué publié le 7 novembre, la préfecture avait prévenu que "les personnes qui tenteraient de se réinstaller [au nord de la capitale, au niveau de la porte de la Chapelle à Paris 18e et de l’Avenue du Président Wilson à Saint-Denis (93)] seront immédiatement contrôlées et leur situation administrative vérifiée, donnant lieu, en cas de séjour irrégulier sur le territoire national, à une procédure de placement en centre de rétention administrative." Une fermeté qui se traduit dans les faits : rien que dans la nuit de mardi à mercredi 13 novembre, "120 personnes ont été évincées", ont indiqué les forces de l’ordre sur Twitter.


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La nouvelle ambiance des lieux représente un changement radical pour Razul Islam, commerçant du quartier qui tient depuis trois ans une épicerie où l’on trouve également des cartes de téléphone prépayées et autres cartes SIM "Lycamobile". "Ce démantèlement, ce n’est pas bon pour mon business", affirme-t-il. "Beaucoup de migrants venaient ici pour charger leur portable, prendre des cartes SIM, appeler en Afrique, ou acheter des biscuits." À côté de l’échoppe, les rideaux de fer des autres petits magasins sont baissés.

"Ce n’est pas censé être la guerre ici"

Contrairement à Razul Islam, certains riverains voient d’un bon œil l’important dispositif sécuritaire déployé. Selon eux, il y a encore quelques jours, ce secteur était "dangereux". "Ma fille de 20 ans s’est fait agresser il y a deux mois", raconte Shehata Ragy, 59 ans, et 25 ans de vie "dans une résidence près de l’hôtel Ibis" du coin. "Elle était en voiture, elle s’est arrêtée au feu rouge et des hommes sont venus faire la quête. Ils sont montés sur son véhicule et ont cassé le pare-brise", dit-il. Outre la présence des migrants, les environs de la Porte de la Chapelle sont également connus pour celle des toxicomanes en raison de la proximité de "la colline du crack", qui leur sert de refuge. Pour cette population, aucune solution n’est prévue.

Dans la zone de la Porte de la Chapelle, les policiers sont sur le qui-vive pour empêcher que des migrants réinstallent des "campements illicites". Crédit : InfoMigrantsDans le parking de sa résidence, la voiture de Shehata Ragy a par ailleurs été cassée à deux reprises, affirme-t-il encore. "Maintenant ça va mieux. Le quartier est plus sécurisé. Ce n’est pas censé être la guerre ici."

L’impression que la vie "avant" ressemblait ici à une zone de conflit est partagée par Abou, le gérant du magasin de grossiste Plaine Peinture, situé avenue du président Wilson à Saint Denis. "C’était le bazar ici, on était comme dans un pays en guerre. La caisse du magasin a été volée deux fois, il y a environ 7 mois. C’est des migrants qui ont fait ça. J’ai dû installer des caméras de surveillance, ça m’a coûté 1 200 euros", se plaint-il.

"Certes, avant le démantèlement, c’était un peu dangereux ici, pour les clients surtout", tempère le barman du café Le Celtic, à proximité de la station de métro La Chapelle. "La clientèle avait d’ailleurs beaucoup baissé. Mais c’était surtout malheureux de voir tous ces migrants, estime-t-il. Maintenant c’est calme. Enfin, on verra ce qu’il se passera quand les policiers partiront…"

Point de rencontre

Depuis l’installation du centre humanitaire dédié aux exilés "la Bulle" en 2016 – qui a depuis fermé ses portes -  le secteur de la Porte de la Chapelle était devenu le point de rassemblement privilégié des migrants à Paris et les associations y étaient présentes en nombre. Aujourd’hui, c’est à un projet tout autre que le quartier est dédié alors qu'un immense chantier prend forme : ici doit prochainement voir le jour l’une des antennes du campus international Condorcet, complexe de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne spécialisé dans les sciences humaines et sociales.

Et pourtant, malgré le nouveau visage du quartier et la présence policière, les migrants continuent d’utiliser ce secteur comme point de rencontre. Les associations ne l’ont d’ailleurs pas encore toutes déserté non plus : sous le périphérique, l’Armée du Salut gère encore "une halte d'urgence", où il est possible de recharger son téléphone et de prendre une douche.

Zermal, 24 ans, et Mohamad Tahib, 21 ans, des Afghans récemment arrivés à Paris, errent à Porte de la Chapelle, dans l'attente d'obtenir un rendez-vous avec la préfecture. Crédit : InfoMigrantsDevant les grilles du chantier du campus, des Afghans, arrivés quelques semaines auparavant, errent pendus au téléphone, écouteurs de kit mains libres dans les oreilles : ils attendent que "la préfecture décroche pour pouvoir prendre un rendez-vous" pour entamer leur démarche d’asile. Certains dorment dans le camp de la Porte d’Aubervilliers tout près, d’autres ont été logés temporairement dans un gymnase après le démantèlement mais "manquent de nourriture", un autre cherche où aller. Éparpillés aux quatre coins de la capitale, c’est à Porte de la Chapelle qu’ils se retrouvent.

"Les policiers ? Ils ne nous font rien", dit Zermal, 24 ans, dans un sourire. "De toute manière, nous, on suit les règles." Zermal n'est pas dans les radars des forces de l'ordre, le primo arrivant n'a pour l'instant pas l’intention de camper sous les ponts. "Une association m’a dit que je serais bientôt emmené dans un centre d’hébergement."

 

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