Le procès d'un vaste réseau de prostitution de femmes nigérianes s'est ouvert le 6 novembre au tribunal correctionnel de Lyon. ©Alcyone Wemaëre
Le procès d'un vaste réseau de prostitution de femmes nigérianes s'est ouvert le 6 novembre au tribunal correctionnel de Lyon. ©Alcyone Wemaëre

Lors du procès d’un vaste réseau de prostitution de femmes Nigérianes qui a pris fin vendredi 15 novembre à Lyon, aucune des dix-sept victimes n’a témoigné à la barre. Mais lors de leurs plaidoiries, les avocats des parties civiles ont levé le voile sur le parcours de vie de ces femmes. Des récits glaçants, qui les mènent de Benin City à la traversée de la Libye et de la Méditerranée, jusqu’aux trottoirs de Lyon.

Pas une n’aura témoigné à la barre, ou dans la presse. Les dix-sept femmes Nigérianes victimes d’un vaste réseau de prostitution ont été les grandes absentes du procès qui s’est ouvert au tribunal correctionnel de Lyon mercredi 6 novembre et qui doit se terminer vendredi.

"On préfère qu’elles ne soient pas là, pour les protéger", explique à Infomigrants, Anne Portier, avocate d’Équipes d'action contre le proxénétisme (EACP), l’une des deux associations qui s’est constituée partie civile aux côtés des victimes. L’avocate évoque ainsi "la peur" de ces jeunes femmes dont certaines ont d'ailleurs retiré leur plainte et "les risques de pressions" dans une petite communauté "où l’information circule vite". De fait, 23 des 24 prévenus poursuivis pour aide au séjour irrégulier, proxénétisme aggravé, traite d’êtres humains, association de malfaiteurs et blanchiment d’argent en bande organisée sont, comme les victimes, originaires du Nigéria.

Les avocats des parties civiles se sont donc succédé, mercredi 13 novembre, pour retracer par fragments la trajectoire de vie de chacune de ces femmes aujourd’hui âgées de 17 à 38 ans et qui tentent de reconstruire leur vie à l’étranger, en région parisienne ou encore en Isère.

De Benin City à Lyon, le même piège pour toutes

De prime abord, leurs parcours se ressemblent jusqu’à se confondre : une jeune femme, originaire de Benin City dans l'État nigérian d'Edo, peu éduquée et parfois en rupture avec ses parents, à qui une connaissance fait miroiter le rêve d’une vie meilleure en Europe. S’ensuit, avant le départ, le rite vaudou du "juju" au cours duquel la jeune femme s’engage à rembourser une dette de plusieurs dizaines de milliers d’euros au titre de sa migration. Un montant dont il est difficile de prendre la mesure, 30.000 nairas nigérians équivalant à environ 80 euros. 

Vient ensuite la traversée de la Libye puis de la Méditerranée et l’arrivée en Europe, souvent en Italie, avant le passage en France et "la prise en charge" par une "mama" proxénète (10 des prévenus sont des femmes). La routine infernale s’enclenche alors avec les passes à 10 ou 30 euros dans une camionnette stationnée dans les quartiers lyonnais de Perrache ou Gerland. Au-delà de la dette de 30 000 ou 50 000 euros à rembourser, les femmes prostituées doivent encore payer un loyer de plusieurs centaines d’euros par mois. Tout est d’ailleurs prétexte pour leur facturer davantage, même la clé perdue de leur camionnette. "Payer l’enfer pour rester en enfer", résumera un des avocats des parties civiles.

Anne Portier, avocate d’Équipes d'action contre le proxénétisme (EACP). ©Alcyone WemaëreDétails de vie terribles

Au fil des plaidoiries, la singularité des histoires, des parcours et des personnalités apparaît et des détails terribles surgissent. Il y a E. et M., aujourd’hui âgées de 23 ans, et compagnes de voyage et d’infortune dans leur périple jusqu’en France. L’une travaillait dans un salon de coiffure, l’autre rêvait de devenir couturière en Europe lorsqu’on leur propose de quitter le Nigeria. L’espoir tournera vite au cauchemar en Libye lorsque E. sera violée par trois gardiens sous les yeux de M., après s’être interposée pour défendre cette dernière. "Quand on les rencontre aujourd’hui, elles ont une attitude forte. Mais dès que l’on gratte, ça s’effondre", résume leur avocate.

Il y a E., 17 ans et demi, la plus jeune victime de cette affaire. Son avocat la décrit comme une jeune fille "sous la coupe de la sorcellerie auquel s’ajoute un lien de famille (la jeune fille a été prostituée par sa propre mère NDLR) qui vient sceller un quasi silence". Et l’avocat d’insister sur le serment quasi sacré qui la liait du fait du ‘juju’ : "Même longtemps après, dans un lieu de confiance, devant des associatifs, elle n’en parlait jamais. Cela dit bien le poids que cela peut représenter".

Il y a C. qui a contracté une dette de 70.000 euros, "à 30 euros la passe, cela représente 2.300 passes", relève son avocate. Frappée lorsqu’elle ose s’opposer à son proxénète, sa situation irrégulière la retiendra longtemps de se présenter aux services de police.

Il y a J., vierge à son arrivée en France, et violée par son proxénète avant d’être prostituée.

Il y a E. dont l’avocate raconte qu’un de ses clients lui a, un jour, posé un mouchoir sur le nez et qu’elle ne se souvient pas de ce qui s'est passé ensuite. "Elle a été dépossédée de son corps pendant 5 heures", dit l'avocate.

Il y aussi Cynthia. Son statut dans cette affaire est particulier : à la fois prévenue et victime, elle a témoigné à la barre vendredi dernier. "Cynthia a été un an la prostituée d’Helen (une des "mamas" proxénètes NDLR) et un an son affranchie", a expliqué son avocate. Alors que les écoutes téléphoniques indiquent qu'une fois "affranchie" après avoir honoré sa dette en 14 mois en "travaillant tous les jours", Cynthia a fait venir, à son tour, une jeune Nigériane pour l’exploiter. "Monter en grade", est souvent la seule issue pour ces femmes qui ne parlent pas français, selon les associations de lutte contre la prostitution.

 "Qui est le propriétaire de X?"

 "On se passe ces femmes comme des objets, on parle d'elles comme de choses", dénoncera une des avocates des parties civiles en appelant à condamner les passeurs. L'avocate d’Équipes d'action contre le proxénétisme (EACP) citera, elle, dans sa plaidoirie les expressions révélatrices utilisée par les proxénètes sur écoute téléphonique : "qui est le propriétaire de X?", "dans le lot"…

Alors que des prévenus sont poursuivis pour "traite d'êtres humains",  Anne Portier dénoncera dans sa plaidoirie un esclavage du 21ème siècle où les bateaux pneumatiques traversant la Méditerranée ont remplacé les navires négriers traversant l'Atlantique et où les champs de coton sont désormais des camionnettes où se succèdent les clients.

Le ministère public a requis dix ans de prison pour les deux chefs du réseau et diverses peines allant de six à dix ans pour les maillons.


 

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