La frontière entre la Croatie et la Slovénie a connu 14 000 tentatives de passages par des migrants clandestins, selon le gouvernement slovène. Crédit : Dana Alboz / InfoMigrants
La frontière entre la Croatie et la Slovénie a connu 14 000 tentatives de passages par des migrants clandestins, selon le gouvernement slovène. Crédit : Dana Alboz / InfoMigrants

La police croate a ouvert le feu sur un groupe de migrants illégaux qui tentait de passer en Slovénie, samedi dans la région montagneuse de Gorski kotar. Un homme est entre la vie et la mort après avoir reçu plusieurs balles.

C’est un nouveau drame qui vient ternir la réputation de la police en Croatie : un homme a reçu plusieurs balles samedi alors qu’il se dirigeait avec un groupe de migrants vers la Slovénie voisine. Son âge et sa nationalité n’ont pas été précisés mais les autorités affirment qu’il se trouve entre la vie et la mort. “L’homme a été admis à l’hôpital et opéré en urgence pour des blessures par balle dans les régions du thorax et de l’estomac. Son pronostic vital est engagé et les soins continuent”, a déclaré à Reuters un médecin de l’hôpital de la ville de Rijeka où la victime a été transférée.

Le ministre de l’Intérieur croate Davor Bozinovic a expliqué à la presse dimanche que le groupe de migrants essayait, selon toute vraisemblance, de traverser la frontière pour gagner la Slovénie, puis l’Europe de l’Ouest via la route migratoire dite "des Balkans", mais que “les policiers ont voulu les empêcher”. Une enquête a été ouverte par les autorités locales pour tenter de faire toute la lumière sur ce drame qui a eu lieu dans la région montagneuse Gorski Kotar, près de la ville de Rijeka, à environ 20 kilomètres de la frontière slovène, a précisé le ministre.

La victime entre la vie et la mort a t retrouv non loin de la ville de Rijeka  la frontire slovne “Il y a énormément de points d’interrogation dans cette affaire”, souligne pour sa part Lydia Gall, chercheuse chez Human Rights Watch (HRW) et spécialiste des Balkans. “Dans la presse locale, on peut lire que les policiers disent avoir été ‘attaqués’ par les migrants, qu’ils leur auraient à plusieurs reprises crié des mises en garde en anglais et en croate. Puis l’un des policiers aurait glissé et accidentellement tiré dans le groupe de migrants. Combien étaient-ils ? Quelle était leur nationalité ? Ont-ils été arrêtés ? Quid des potentiels autres blessés ? On ne sait rien”, regrette la spécialiste interrogée par InfoMigrants.

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Human Right Watch et plusieurs associations de défense des migrants ont déjà fait part de leur indignation. “Nous sommes choqués car il s’agit, à ma connaissance, du premier cas de blessure par balle et, [s’il ne survit pas], du premier décès de migrant [imputable à la police]”, poursuit Lydia Gall. “Le problème c’est que les enquêtes internes menées par les autorités locales portent rarement leurs fruits. Et pendant ce temps-là, les institutions européennes préfèrent détourner le regard.”

"Des coups de pieds et de poings, de l'argent et des portables volés par la police"

Depuis 2016, Human Rights Watch alerte régulièrement sur des cas de violences policières aux frontières en Croatie, principalement sur toute la façade ouest du pays qui borde la Bosnie. Provenant du Moyen-Orient ou d’Asie centrale, des milliers de migrants tentent chaque année d’entrer en Croatie via la Bosnie. Mais la police croate intercepte et renvoie de nombreux candidats à l’exil sans même leur permettre de demander l’asile en Europe. Des dizaines de migrants victimes d’abus et de maltraitances en tous genre ont témoigné auprès de HRW, y compris des femmes et des enfants. InfoMigrants a aussi reçu plusieurs témoignages corroborant ces dires.

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“Les autorités croates renvoient les migrants qui passent la frontière directement en Bosnie après les avoir gardés en détention où ils sont battus par des policiers. Ils ne peuvent même pas exercer leur droit en demandant l’asile à la Croatie. Nos témoins ont raconté avoir reçu des coups de pieds et de poings, s’être fait voler leur agent ou détruire leur téléphone portable”, rapporte Lydia Gall, reprenant les témoignages d’un rapport sorti en décembre 2018.

Ce document, qui présente également des vidéos tournées en caméra cachée, fait aussi état de plaintes de policiers eux-mêmes, affirmant subir des pressions pour les forcer à des comportements violents à l’égard des migrants.

“Aussi choquant soit-il, le drame de cet homme touché par balles était prévisible. L’Union européenne doit agir pour ne pas laisser la situation s’envenimer”, estime Lydia Gall. Mais le 22 octobre dernier, Bruxelles a donné son feu vert à l’entrée de la Croatie dans l’espace de libre circulation Schengen. Une décision qui ne fait aucun sens pour Human Rights Watch qui y voit le message que des violations graves des droits de l’homme ne présentent finalement pas un frein à l’adhésion à Schengen. “La Commission européenne devrait lancer sa propre enquête sur les violences policières plutôt que de récompenser la Croatie”, a déclaré l’ONG qui martèle que les violences policières aux frontières et le déni de droit d’asile devraient tout bonnement “disqualifier” la Croatie de son entrée au sein de Schengen.

Reconnaissant que ces deux problématiques représentent “un challenge” pour les autorités croates, la Commission européenne a estimé que la récente création d’un système de surveillance des policiers à la frontière ainsi que les promesses du gouvernement croate d’enquêter sur les allégations de violences policières étaient suffisantes. “La Croatie a fait ce qu’il fallait pour tenir son engagement en matière de protection des droits de l'homme”, a-t-elle conclu.

 

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