Des ex-passeurs à Agadez en 2018. Crédit : Mehdi Chebil
Des ex-passeurs à Agadez en 2018. Crédit : Mehdi Chebil

Au Niger, une loi votée en 2015 qui criminalise les passeurs de migrants provoque une levée de boucliers dans le nord du pays. Des ex-passeurs, dont l’activité était avant considérée comme légale, se plaignent d’une baisse drastique de revenus.

Au Niger, où des mesures anti-immigration clandestine ont été mises en application ces dernières années, les passages de migrants souhaitant rejoindre la Libye, au Nord, se raréfient. Désormais, entre 5 et 10 000 migrants passeraient par ce pays chaque année, contre 100 à 150 000 avant 2016, selon des chiffres donnés par le président nigérien Mahamadou Issoufou.

Une bonne nouvelle selon ce dernier, qui a salué en début d’année ce "plan" anti-migrants, soutenu par l'Union européenne (UE). Dans le but de décourager les passeurs, Niamey a voté en 2015 une loi érigeant en crime le trafic de migrants, passible de peines pouvant aller jusqu'à 30 ans de prison. Parallèlement, les forces de sécurité multiplient les patrouilles dans le désert pour dissuader les migrants.

Mais la baisse des passages de migrants n’est pas pour ravir tout le monde. Au premier rang des mécontents : les ex-passeurs d’Agadez, dans le centre du pays, qui ont vu leurs revenus chuter depuis la mise en place de ces politiques.

>> À lire sur France 24 : Reportage : les ex-passeurs d'Agadez confrontés au mirage de la reconversion économique

"Il n'y a plus de migrants qui passent. C'est l'Europe qui rit et nous, nous pleurons", affirme à l’AFP Issa Abdou, vendeur de bidons à Agadez, où transitaient des milliers d'Africains voulant rejoindre les côtes méditerranéennes puis l'Europe.

"Ici, c'est la catastrophe : du vendeur de bidons aux petits restaurateurs, des coxers (intermédiaires) aux passeurs... toute la chaîne de la migration s'est cassée et les gens n'ont rien", constate pour sa part un journaliste nigérien, Ibrahim Manzo Diallo.

Contrairement aux pays européens où le mot "passeur" évoque des chefs mafieux, engagés dans une activité clandestine et violente, le travail de passeurs représentait avant, à Agadez, une activité légale. Les personnes exerçant ce métier payaient des impôts, et avaient même constitué leur propre syndicat.

Manne économique

Au Niger, un migrant peut dépenser 200 à 250 000 FCFA (304 à 381 euros) par semaine pour se loger, se nourrir et pour son transport jusqu'en Libye, selon Bachir Amma, président de l’Association des ex-passeurs de migrants. Une manne économique dont les ex-passeurs ne profitent plus.

"Nous sommes carrément cassés : avant, je pouvais faire partir personnellement tous les lundis jusqu'à 13 petits véhicules avec chacun à son bord de 10 à 31 personnes et empocher plus de 3 millions de FCFA" (4 573 euros), illustre pour exemple Idrissa Salifou, qui tente de se reconvertir dans la restauration. Au total, "tous les lundis, un impressionnant convoi", parfois de 300 à 400 petits véhicules et 70 à 115 gros camions pouvant transporter "jusqu'à 12 000 personnes", partait d'Agadez vers la Libye, ajoute-t-il.

De son côté, Issa Abdou ne décolère pas : "Au plus fort du trafic, j'écoulais par jour 75 à 100 bidons à 4 000 FCFA (6 euros) l'unité et je gagnais 300 à 400 000 FCFA" (457 à 609 euros). "Si le marasme continue, nous retournerons au village pour cultiver nos champs."

Par ailleurs, selon un élu d'Agadez, cette baisse du flux "fait perdre" à la municipalité "des centaines de millions de FCFA de recettes directes".

"La patience a des limites"

En compensation de ce manque à gagner, "l'Europe et le Niger ont promis en 2017 1,5 million FCFA (2 286 d'euros) à chaque ‘ex-prestataire’ (passeurs, guides, chauffeurs, restaurateurs...) de la migration », pour les soutenir dans leur phase de reconversion explique encore Bachir Amma. "Mais à ce jour seuls 521 sur un total de 6 565 personnes en ont bénéficié."

"Notre gouvernement et l'Union européenne n'ont qu'à honorer l'engagement pris, sinon on ne va plus tenir compte de la loi. La patience a des limites", prévient pour sa part Idrissa Salifou.

Depuis ce changement de donne, une prise de risque accrue a par ailleurs été constatée sur les routes migratoires. D'après une source sécuritaire citée par l’AFP, "des migrants téméraires" empruntent désormais "de nouvelles routes plus dangereuses" pour entrer en Libye, pourtant devenue un enfer pour les migrants depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011.

D’autres rebroussent chemin. D’après l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), plus de 40 000 migrants ont bénéficié d’une aide pour rentrer volontairement dans leur pays d'origine "depuis l'adoption de la loi pénalisant la migration irrégulière par le Niger".

 

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