Le rivage de Thiaroye-sur-Mer, au Sénégal. Photo: Leslie Carretero/InfoMigrants
Le rivage de Thiaroye-sur-Mer, au Sénégal. Photo: Leslie Carretero/InfoMigrants

Au large de la côte ouest de l’Afrique, des migrants à bord de pirogues tentent de rejoindre, par la mer, les îles espagnoles des Canaries, porte d’entrée dans l’Union européenne, au prix de longues et périlleuses journées de voyage. Des tentatives souvent mortelles sur lesquelles peu de données existent, selon Florence Kim, porte-parole de l’OIM en Afrique de l’Ouest.

Le naufrage dans les eaux mauritaniennes d’une embarcation partie de Gambie dans l’espoir de rejoindre les îles Canaries et l'Union européenne, dans lequel au moins 62 migrants africains sont morts début décembre, jette de nouveau la lumière sur une route migratoire particulièrement périlleuse. Depuis le début de l'année, des centaines de migrants ont quitté les côtes ouest de l’Afrique à bord de bateaux de fortune pour entreprendre un long voyage dans une zone peu contrôlée. Si elle n’est pas nouvelle, cette voie maritime connaît aujourd'hui un regain d’activité. Explications avec Florence Kim, porte-parole de l’Organisation internationale des migrations (OIM) pour l'Afrique de l'Ouest.

InfoMigrants : Vous parlez d’un regain d’activité sur les routes migratoires allant de l’Afrique à l’Espagne – de combien de passages parle-t-on ?

Florence Kim : Plus de 58 000 personnes venant d’Afrique sont arrivées de manière irrégulière en Espagne en 2018, et près de 24 000 depuis le début de cette année. C’est beaucoup plus qu’en 2016, où seules 8 000 personnes avaient été enregistrées. Ces migrants arrivent en Espagne soit en pénétrant dans les enclaves de Ceuta et Melilla, au nord du Maroc, soit en traversant le détroit de Gibraltar, soit, plus rarement, en arrivant sur les côtes des îles Canaries par la mer. Cette route n’est pas du tout nouvelle. En 2006, on avait enregistré un pic sur les îles Canaries, avec plus de 30 000 arrivées. Mais depuis, les autorités espagnoles ont pris des mesures fermes pour enrayer ces arrivées irrégulières [l’Espagne a notamment conclu des accords bilatéraux de rapatriement avec certains pays d’Afrique de l’Ouest]. Jusqu’à 2017, la tendance était à la forte baisse mais, dorénavant la donne change : les passages par voie maritime vers les Iles Canaries ont augmenté de 37% en 2019 par rapport à 2018.


IM :Comment expliquer cette hausse ?

FK : Les routes migratoires peuvent changer très vite, les passeurs ont une adaptabilité et une réactivité aux politiques des différents pays qui sont assez impressionnantes. En l’occurrence, cette hausse s’explique par la fermeture d’autres routes, notamment celle de la route méditerranéenne centrale par la Libye. En Libye, il y a eu énormément de mesures prises pour réduire l’immigration clandestine et les garde-côtes libyens procèdent désormais à davantage d’interceptions. Les migrants se sont donc adaptés et on assiste à une déviation. On observe notamment que certaines nationalités, comme les Maliens ou les Guinéens, sont plus enclins à dévier de leur trajectoire initiale et à passer par l’Espagne.

IM : Comment procèdent ceux qui optent pour une traversée par voie maritime depuis la côte ouest de l’Afrique comme cela a été le cas des passagers de l’embarcation qui a fait naufrage début décembre ?

FK : Les migrants prennent place à bord de pirogues, conduites soit par des passeurs qui veulent aussi partir en Europe, soit par des jeunes migrants auxquels les passeurs restés à terre ont confié le rôle de navigateurs. Parfois, ces embarcations sont des sortes de bateaux-taxis : ils vont de pays en pays pour récupérer des migrants. Ils partent du Golfe de Guinée, du Cap Vert, mais plus souvent du Sénégal, de la Gambie, de la Mauritanie… et longent les côtes, pas trop près pour ne pas se faire repérer et intercepter. Puis, une fois pleines, les embarcations prennent le large pour tenter de rejoindre les Canaries. Un tel trajet prend entre quatre et sept jours, en fonction de la zone de départ. La pirogue qui a chaviré en Mauritanie mercredi était partie le mercredi d’avant [le 27 novembre, NDLR], de Gambie. Elle n’était pas censée s’arrêter en Mauritanie mais les passagers étaient à court de fioul et de nourriture donc ils ont décidé de faire un arrêt et ils ont heurté un rocher. Il est de toute façon très rare qu’un bateau réussisse à rejoindre les eaux territoriales espagnoles. Notamment car les moteurs de ces bateaux ne sont pas faits pour supporter un tel trajet : ils lâchent. Mais c'est surtout parce que ces passagers ont aussi de grands risques de se faire repérer par les garde-côtes des pays d’Afrique de l’Ouest.

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IM : Quel est le taux de mortalité dans l’Atlantique via cette route ouest-africaine ?

FK : On estime à 160 le nombre de morts au cours de 11 naufrages sur cette route depuis le début de l’année 2019. C’est énorme proportionnellement au nombre des arrivées aux Canaries, qui étaient de 837 entre janvier et septembre. Et ce sont des estimations : s’il n’y a pas de rescapés, on n’est pas au courant des naufrages. En Méditerranée, le ratio de morts est moins grand, on estime qu’une personne sur 10 ou 12 meurt en mer. Ces deux routes sont extrêmement dangereuses mais la différence, c’est qu’il y a beaucoup moins de contrôle dans l’Atlantique : les ONG ne sont pas présentes, il n’y a pas de navire humanitaire, pas de patrouilles, pas de données.

Nous sommes dans un cercle vicieux : il est très difficile d’obtenir des informations sur les embarcations interceptées et sur les naufrages car il n’y a pas de contrôle. Par conséquent, nous ne pouvons pas faire d'estimations sur l’ampleur du phénomène et, donc, mettre en place des opérations de secours. Il nous manque tout simplement une grande partie de la narration… Et les médias, de leurs côtés, s’intéressent davantage à ce qu’il se passe en Méditerranée. L’Atlantique, on n’en entend jamais parler.

 

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