Kostas Charitou, fermier de Samos, a installé le "Famer Market" au pied du camp pour y vendre les produits nécessaires à ses habitants. ©R. Carlier / InfoMigrants
Kostas Charitou, fermier de Samos, a installé le "Famer Market" au pied du camp pour y vendre les produits nécessaires à ses habitants. ©R. Carlier / InfoMigrants

Les 6 500 habitants de la plus grande ville de Samos cohabitent depuis 2015 avec une population toujours croissante de migrants. La solidarité des débuts a laissé place à la colère, face à une situation dont ils ne voient pas le bout.

À l'approche des fêtes de Noël, la petite ville portuaire de Vathy, sur l'île de Samos, commence à se parer de décorations. Des petites équipes de techniciens se déplacent de bar en restaurant pour installer sans enthousiasme les guirlandes illuminées sur les façades ocres ou blanchies à la chaux, couvertes de lézardes pour beaucoup. En ce jour de Black Friday, quelques magasins proposent des promotions intéressantes, mais les clients sont rares. Comme la plupart des villes grecques, Vathy a subi de plein fouet la crise économique de 2008 qui a mis le pays à genoux. Ses 6 500 habitants peinent à s'en remettre. Surtout que depuis 2015, ils cohabitent avec une population grandissante d'individus ayant tout quitté pour trouver une vie meilleure.

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"On n'arrive plus à se sentir bien ici. Comment voulez-vous profiter des préparations de Noël quand vous voyez tous ces enfants malades et désœuvrés dans les rues ? On n'avait jamais connu ça. On doit être l'une des seules villes du monde où il y a plus de réfugiés que d'habitants !", se désole Christos Kambanos, né à Vathy, partagé entre haine et compassion pour les 7 500 migrants installés dans un campement misérable dans les hauteurs de la ville. "Parfois, j'ai envie de tous les pousser dans la mer. Parfois, je veux leur donner tout ce que je peux. Mais la situation n'est guère meilleure pour nous. Il n'y a pas de travail, on a du mal à payer nos factures."

Bagarres et jet de détritus

Au début de la crise des réfugiés, les habitants de Vathy avaient pourtant témoigné d'une forte solidarité pour aider ces nouveaux arrivants originaires pour la plupart de Syrie, d'Irak ou d'Afghanistan, alors installés dans des tentes sur le port. Après l'ouverture du "hotspot" de Samos, ils ont continué à apporter de la nourriture et des vêtements, à faire du bénévolat dans le camp. Puis la lassitude a prévalu, alimentée par les arrivées incessantes, suivie de la colère, et de l'exaspération.

"Nous ne parlons pas de tous les migrants, mais certains font des choses inappropriées. Le moins important étant de jeter des détritus dans les rues, le plus grave étant l’effraction de maisons. Beaucoup s'alcoolisent et se battent. Et nous ne savons pas qui ils sont. Y'en a t-il qui étaient des voleurs, des criminels, dans leur pays ?" questionne Georgios Dionysiou, adjoint au maire de Vathy.

Certaines cabanes du camp sont quipes de portes et cadres de fentre voles dans des maisons abandonnes ou fermes pour lhiver par leurs propritaires R CarlierLes nombreux bâtiments abandonnés ou en vente du centre-ville sont jonchés de canettes de bières vides, de restes de nourriture. À l'hiver 2018, selon la mairie, plusieurs magasins d'alcool ont été pillés. Theologos, chauffeur de taxi depuis 33 ans, affirme voir tous les jours de petits groupes de migrants faire du repérage autour des maisons fermées pour l'hiver par leurs propriétaires, et revenir avec des portes ou cadres de fenêtre dont quelques cabanes de fortune du camp se retrouvent équipées. Des pancartes en français et en arabe ont fleuri sur les devantures, menaçant les voleurs. Par endroits, des fils barbelés ont été installés à la hâte sur les murets, et des bâtiments abandonnés ont été condamnés par de solides chaînes pour empêcher les squats.

"Les îles ont été sacrifiées"

La colère s'est aussi parfois muée en crainte, voire en une forme de racisme. "Nos relations avec les gens ici ne sont pas bonnes. Certains changent de trottoir à notre approche, nous lancent des regards noirs, nous pointent du doigt, en nous traitant de 'malaka' [insulte commune en Grèce, à caractère très vulgaire, NDLR]", explique Sainey Janko, originaire de Gambie. La plupart des cafés refusent de servir les migrants, et des patrouilles de police à moto interviennent la nuit pour disperser les petits attroupements devant les terrasses lors de petits concerts ou de diffusion d'un match de foot.

Les jeunes du camp comme ce groupe dAfghans se sont appropris les quais de Vathy pour jouer au foot ou pcher R Carlier"Les gens sont fatigués. Ils ont du mal à se rendre à l'hôpital, à la poste, car il y a trop de monde, explique Alexandra Batsila, membre grecque d'Avocats sans frontières. Ils en ont aussi marre de nous, les ONG. Ils pensent que nous sommes responsables de ces arrivées massives. La vérité, c'est que les îles 'hotspot' et leurs habitants ont été sacrifiés". Le 21 octobre, des milliers d'habitants se sont réunis devant la mairie de Samos pour applaudir le maire Giorgios Stantzos, qui lançait, selon le média français en ligne Mediapart : "Nous sommes trop d’êtres humains ici, notre santé publique est en danger."

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Un nouveau camp d'une capacité de 1 500 personnes doit ouvrir en 2020 à 5 km de la ville, de l'autre côté de la baie. Le gouvernement du premier ministre Kyriakos Mitsotakis entend l'agrandir pour 5 000 personnes, et évacuer une partie des migrants sur le continent. Mais vu les arrivées continues, et l'avancée au ralenti des chantiers du camp, aucune solution n'est en vue pour les insulaires. Le maire et son conseil municipal ont menacé de démissionner si plus de 1 500 personnes restent sur l'île une fois les travaux terminés. "Si l'UE ouvrait ses frontières, ils pourraient aller ou ils veulent, continuer leur vie de manière décente", argumente Georgios Dionysiou.

Les touristes ont disparu

Theologos, le chauffeur de taxi, espère qu'une accalmie de la situation pourra faire revenir les touristes. Certes, Vathy n'a jamais eu ni les charmes, ni les plages, ni les ruines antiques des villages très fréquentés de l'île, comme Pythagoreio et ses allées bordées de jasmin et de bougainvilliers. Mais les Allemands et Hollandais qui avaient pour habitude, avant 2015, de venir passer une journée ou une nuit dans la ville portuaire, se font rares à présent. Seuls les hôtels, remplis même en basse saison par les contingents de policiers et d'agents administratifs, et les supérettes prises d'assaut par les migrants, font encore des affaires.

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Kostas Charitou, producteur de melons à l'ouest de l'île, en fait partie. Il y a deux ans, il a ouvert le "Farmer Market", au pied du camp, où il vend à prix bradés tous les biens de première nécessité utilisés par les migrants. Il importe même des épices du Maghreb et des poissons séchés d'Afrique de l'Ouest pour fournir les assiettes de quelques saveurs du pays, et propose des petits boulots à tous ceux qui viennent le voir. "Je suis le seul Grec qui emploie des Africains sur cette île", plaisante-t-il. A ses côtés, Michael, arrivé du Nigeria en janvier 2018 et qui a obtenu l'asile en Grèce, sourit. Il a décidé de rester à Samos, où il dit avoir trouvé avec Kostas une nouvelle famille.

Christos Kambanos, le natif de Vathy, lui, songe à partir en Australie, où la diaspora grecque compte plus de 400 000 personnes. Exténué par les difficultés croissantes auxquelles il fait face, il songe à sa petite fille, qu'il veut voir épanouie. "C'en est trop. Selon moi, il n'y a plus d'avenir en Grèce", soupire-t-il, le regard perdu vers la mer.

 

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