Un migrant afghan à Belgrade, en Serbie, parle au téléphone avec un ami, en décembre 2019. Photo : Reuters
Un migrant afghan à Belgrade, en Serbie, parle au téléphone avec un ami, en décembre 2019. Photo : Reuters

Téléphones portables perdus ou volés, manque d’informations sur leurs compagnons de route… En Afrique, les migrants qui quittent leur pays en quête d’une vie meilleure perdent parfois - pendant des mois voire des années - le lien avec leurs proches. La Croix-Rouge internationale (CICR) alerte sur ces ruptures de contact, qui sont souvent source d’angoisses pour les familles restées au pays.

En Afrique, plus de 37 000 familles sont actuellement à la recherche de proches partis sur le chemin de l’exil et dont elles n’ont plus de nouvelles, selon des chiffres du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (CICR). Souvent, ces familles ne savent même pas dans quel pays se trouve la personne recherchée. Ces ruptures de communication peuvent perdurer pendant de longues années, engendrant les angoisses et le désarroi des proches. Selon le CICR, les migrants qui prennent le chemin de l’exil anticipent mal la séparation familiale à venir. Ils doivent davantage prendre leurs dispositions.

Explications avec Amaya Fernandez, coordinatrice régionale pour le programme “Rétablissement des liens familiaux” basé à Dakar, au Sénégal.

InfoMigrants : Comment les migrants se retrouvent-ils déconnectés de leurs proches restés au pays?

Amaya Fernandez : Nous avons constaté que souvent, les migrants ne sont pas conscients des risques de séparation familiale. Ils partent avec simplement un smartphone alors que c’est un objet qui peut être perdu, endommagé, volé ou confisqué. S’ils ne l’ont plus, ils n’ont soudain plus leurs numéros de téléphone et sont donc privés de moyens de contacter leur famille. C’est aussi simple que cela. Nous avons eu un exemple dans ce genre-là il y a trois ans : une Éthiopienne en Libye essayait de monter dans un bateau pour rejoindre l’Italie. Elle avait son bébé et ne pouvait pas voyager avec lui, elle l'a donc confié à une amie, Éthiopienne elle aussi, qu’elle avait rencontrée en Libye. Mais, à sa montée sur le bateau, les passeurs lui ont pris ses affaires : son sac à dos et son téléphone. Elle a alors perdu le numéro de son amie, son seul lien avec son bébé. À notre connaissance, des années plus tard, elle n’a toujours pas réussi à recontacter cette personne. Cela montre bien à quel point les migrants dépendent de leur téléphone portable.

IM : Que faut-il faire pour prévenir ce genre de cas?

AF : Premièrement, il faut mémoriser autant que possible les numéros de téléphone des personnes proches. Si un migrant voyage avec un enfant suffisamment grand, il faut qu’il lui fasse apprendre son nom complet, sa région d’origine et les numéros de téléphone de personnes proches, au cas où il serait séparé de lui. 

Autre recommandation : il est important que les migrants puissent entrer en contact avec la famille de leurs compagnons de route, surtout si ces derniers sont arrêtés, blessés, ou sont morts sur la route. Sans cela, les familles restent dans l’attente de nouvelles.
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IM : Certaines familles ou personnes ne savent même pas dans quel pays se trouve leur proche…

AF : Oui. Récemment, nous avons été confrontés à l’histoire d’un Sénégalais dont la famille n’avait plus de nouvelles depuis dix ans. En visitant un centre de détention dans un pays du Maghreb, une équipe du CICR a pu le retrouver et le remettre en lien avec ses proches. Le CICR a parlé avec des étrangers enfermés dans ce même centre. Ils n’avaient jamais eu la possibilité d'informer leur famille ou les autorités consulaires de leur pays. C’est pour ça qu’il est important qu’un migrant informe au préalable sa famille de ses plans et des étapes qu’il prévoit de faire pour qu’elle sache où il peut se trouver.

IM : Vous évoquez les difficultés matérielles que peut rencontrer un migrant pour joindre ses proches. Quelles sont les autres raisons qui peuvent mener à une interruption des communications?

AF : Cela peut être un choix personnel. Souvent, il s’agit de sécurité : des passeurs peuvent mettre la main sur les coordonnées de proches de migrants et leur demander des rançons. Un migrant peut alors décider de ne plus contacter sa famille pour ne pas la mettre en péril. Parfois aussi, ceux qui sont sur le chemin de l’exil décident de ne pas contacter leurs proches avant d’avoir atteint leur destination finale. C’est une manière de les protéger en ne leur racontant pas tout ce qu’ils vivent pour ne pas qu'ils s'inquiètent. Mais ils ne réalisent pas forcément que le manque de nouvelles, justement, crée énormément d’angoisses.

IM : De quels moyens disposez-vous pour retrouver des personnes et réunir des familles?

AF : Quand une famille dépose une demande de recherche auprès de nos services, nous nous concentrons sur la région dans laquelle la personne recherchée se trouvait lorsqu’elle a donné des nouvelles pour la dernière fois. Nous pouvons mobiliser des bénévoles sur place pour essayer de la retrouver. 

Lorsque nous n’avons pas la possibilité d’être physiquement présents, par exemple dans des zones de conflit, nous devons procéder différemment. Nous utilisons par exemple des albums photos : nous photographions les familles qui recherchent un disparu et nous créons un album que nous montrons à des personnes migrantes dans des endroits très variés, dans l’espoir de trouver des connexions.

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Il y a aussi le support radio : nous identifions la radio la plus écoutée dans une zone donnée et nous diffusons une liste de noms des personnes disparues ou de ceux qui les recherchent. C’est un bon moyen d’atteindre les diasporas. Par exemple, nous avons un rendez-vous hebdomadaire sur la BBC qui est très suivi par la diaspora somalienne. À la même heure, chaque semaine, nous donnons une liste de noms pendant 15 minutes. Nous avons eu des retours positifs. Depuis début 2019, en Afrique, 2 000 reprises de contact ont été rétablies. Et depuis 2013, nous avons facilité le rétablissement des liens de 175 familles avec des personnes ayant migré en Europe.

Pour déposer une demande de recherche auprès du CICR, vous pouvez vous rendre sur le site https://familylinks.icrc.org/fr/Pages/accueil.aspx 

 

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