Des locataires de la VinziRast discutent dans la cour extérieur de l'un des immeubles partagés entre SDF, étudiants et migrants. Crédit : Elsie Herberstein
Des locataires de la VinziRast discutent dans la cour extérieur de l'un des immeubles partagés entre SDF, étudiants et migrants. Crédit : Elsie Herberstein

La dessinatrice franco-autrichienne Elsie Herberstein a fréquenté pendant plusieurs années la VinziRast, un lieu de vie ouvert en 2004 pour accueillir les SDF exclus de la société autrichienne. Depuis 2015, de plus en plus de migrants y vivent aussi et bénéficient de nombreux services pour favoriser leur intégration. Pour InfoMigrants, Elsie Herberstein revient sur son expérience marquante à la VinziRast.

“Ici règnent la dignité et le respect de l’autre. On ne croit ni aux miracles ni aux anges, mais l’on refuse de céder à la peur des démons étrangers. Cela devrait être ordinaire, mais dans l’Europe d’aujourd’hui, on s’en étonne.” Ce lieu singulier, décrit ici par Harlem Désir, l’ex-président de l’association SOS Racisme, c’est la VinziRast, un ensemble de bâtiments dédiés au logement et à l’insertion des exclus de la société - SDF et migrants - situé à Vienne, la capitale autrichienne.

Pendant plusieurs années, la carnettiste française et d’origine autrichienne Elsie Herberstein s’est immergée régulièrement - crayon à la main - dans le quotidien de ces lieux de vie où les SDF autrichiens ont peu à peu partagé leur toit avec des migrants et des réfugiés. Outre les appartements de long-terme, un foyer d’accueil d’urgence disposant d’une quarantaine de lits affiche complet tous les soirs. Dans l’un des bâtiments, des étudiants louent aussi des chambres à l’année tandis les riverains peuvent venir boire un verre ou déguster les plats du restaurant “Les Cuisines du Monde”, tenu par un réfugié iranien.

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De son expérience à la VinziRast, Elsie Herberstein en a tiré un ouvrage, “Vienna, Terre d’Accueil” (Ed. La Boîte à Bulles), construit à la manière d’un carnet de voyage et préfacé par Harlem Désir, à paraître le 8 janvier 2020. Pour InfoMigrants, elle raconte la découverte de ces lieux plein d’espoir et livre ses impressions encore empreintes d’émotion.

InfoMigrants : Pourquoi la VinziRast s’est mise à accueillir des migrants ?
Esie Herberstein : J’ai connu ce projet depuis ses débuts puisqu’il a été fondé par ma tante, Cecily Corti, il y a plus de 15 ans. À la base, ma tante n’avait que le foyer d’accueil d’urgence ouvert en 2004, c’est un grand dortoir en rez-de-chaussée avec une quarantaine de lits où ceux qui sont refoulés des autres foyers pour sans-abris peuvent trouver refuge : les SDF qui ont un chien par exemple, ou bien un couple. De plus, il existe déjà plusieurs lieux d’accueil pour les femmes ou les familles, donc le but c’était avant tout d’aider en comblant un manque.

Puis, grâce à l’aide d’un mécène, ma tante a pu racheter l’immeuble entier en 2013. Ils ont tout refait à neuf avec un architecte. Il y a une trentaine d’appartements sur quatre étages pouvant accommoder chacun deux ou trois personnes ainsi que des grands studios ou encore des deux-pièces. Entre 60 et 80 personnes y vivent sur du long-terme. Ce sont surtout des hommes seuls, mais il y a aussi eu un appartement partagé par trois femmes.

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Au début, le public était essentiellement composé de SDF avec des problèmes d’alcoolisme, de drogues et de santé en général. Mais ces dernières années, avec la crise migratoire de 2015, on a commencé à voir arriver de plus en plus de migrants, surtout de jeunes hommes seuls. Aujourd’hui, aux Autrichiens se mélangent des hommes venus des Balkans, d’Afghanistan, d’Irak de Syrie ou encore d’Afrique.

Comment se passe le quotidien et notamment l’intégration des migrants avec les autres ?
E.H. : Étonnamment bien. Bien sûr, tout n’est pas tout rose, il y a parfois des petites tensions, des incompréhensions de part et d’autre, mais tout est encadré par un règlement très strict que tout le monde a à cœur de respecter. Par exemple, les Autrichiens ex-SDF ou les migrants d’Europe centrale sont souvent des hommes plus âgés, abîmés, qui tiennent facilement des propos racistes. Cela a pu donner lieu à des frictions avec les jeunes migrants mais, la plupart du temps, tout rentre dans l’ordre en discutant. En 15 ans, ma tante n’a fait état que d’une poignée d’incidents au foyer d’urgence.

Le règlement intérieur y est affiché dès l’entrée : ‘Ici, on peut boire du vin ou de la bière, et fumer dans la cour et le salon télé. Mais l’usage de drogues, les violences verbales et physiques entraînent l’exclusion immédiate.’ Sur le comptoir, une tirelire affiche le prix : deux euros la nuit. Toutefois personne n’est refoulé, même ceux qui ne peuvent pas payer.

Dans l’ensemble, je reste vraiment étonnée de voir à quel point ce mélange de générations et d’origines se passe bien, c’est joyeux et chaleureux. Cela fait du bien aux plus âgés de voir arriver des jeunes et les jeunes, eux, bénéficient de figures paternelles.

De plus, il faut souligner que tous les résidents de long-terme bénéficient d’un accompagnement dans leur vie quotidienne. Une maîtresse de maison est présente dans chaque édifice. Chacun des habitants a un parrain ou une marraine bénévole qui va le suivre et l’accompagner.

Image dun atelier textile anim par une bnvole  la VinziRast Crdit  Elsie HerbersteinIl y a aussi des ateliers pour les migrants qui logent sur place mais aussi pour d’autres personnes envoyées par des associations. Chaque matin, ces jeunes ont un cours d’allemand puis ils ont accès à un atelier de deux heures de leur choix : réparation de vélo, travail du bois, textile etc. Après cela, un repas leur est proposé, à partager avec les bénévoles qui les forment.

Bien que le foyer d’accueil d’urgence soit ouvert à tous, les places pour les logements pérennes sont évidemment plus rares. Les demandes viennent des migrants eux-mêmes, il faut qu’ils aient tout de même passé un peu de temps au foyer et établi une connexion avec les équipes et les habitants. Mais il y a une liste d’attente. Les logements sont attribués au fur et à mesure d'un roulement naturel, soit des places se libèrent avec des départs, soit malheureusement avec des décès (puisque ceux qui ont vécu à la rue sont souvent victimes de toutes sortes de pathologies). Ce modèle de vie communautaire est unique en Europe.

Avec son chancelier ultra-conservateur et sa politique migratoire stricte, l’Autriche n’a pas une très bonne réputation pour l’accueil des étrangers. Est-ce que vous l’avez aussi ressenti ?
E. H. : L’Autriche a une mauvaise image surtout à cause de l’extrême-droite. Comme en Italie ou en Allemagne, il y a un retour très fort des partis populistes. Paradoxalement, l’Autriche, proportionnellement à sa petite population de moins de neuf millions d’habitants, est le pays en Europe avec l’Allemagne et la Suède qui a le plus donné l’asile. Il y a une politique d’accueil spontanée et très forte.

L’arrivée du conservateur Sebastian Kurz au pouvoir a changé les choses, il y a des mesures très restrictives pour les demandeurs d’asile. De plus en plus de personnes sont désormais refoulées et les montants des aides sociales ont tous été revus à la baisse.

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Cela dit, Vienne reste une ville, comme Paris, plus à gauche et socialiste que le reste du pays. Il y a énormément de lieux de soutien aux migrants et d’associations efficaces.

Qu’est-ce que cette expérience en immersion vous a apporté et quel message souhaitez-vous faire passer à travers votre ouvrage ?
E. H. : Le premier message, c’est d’arrêter d’avoir peur de l’autre. On vit dans un monde très anxiogène matraqué par des images de catastrophes, de guerres, de violences. Mais dès que l’on sort de chez soi, et que l’on se met à parler avec des personnes différentes de soi, nous faisons face à des rencontres qui nous rendent fort et vivant.

Quand je suis à la VinziRast, je retrouve les bienfaits du vivre-ensemble, sans artifice. Je croise des nomades du monde entier qui me font voyager à travers leurs histoires, leurs cultures, leurs ressentis. Je me sens vivante.

 

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