Rodrigue pendant une distribution de nourriture de La Maraude Paris dans la capitale française. Crédit : Rodrigue
Rodrigue pendant une distribution de nourriture de La Maraude Paris dans la capitale française. Crédit : Rodrigue

À 31 ans, Rodrigue vient d’apprendre qu’il a été débouté du droit d’asile en France après un recours devant la Cour nationale du droit d’asile (CNDA). Ayant fui la Côte d’Ivoire pour des raisons politiques, il se retrouve coincé à Paris. Depuis que la nouvelle est tombée, il a dû abandonner les études universitaires qu’il venait de reprendre.

"J’étais gendarme en Côte d’Ivoire. J’ai été obligé de déserter, après avoir été emprisonné et torturé en 2014. Pendant la crise politique de 2010-2011, ma famille étant proche de Laurent Gbagbo, je me suis réfugié quelques temps au Ghana avant de rentrer à Abidjan.

Le Ghana c’était très dur. Avec d’autres qui avaient fui comme moi, on ne marchait que de nuit pour ne pas être aperçus. On avait faim, on mangeait peu et on était épuisé. Parmi nous, une personne écoutait RFI avec une radio à piles. Alors quand on a entendu les messages des autorités ivoiriennes qui pardonnaient les exilés [partisans de l’ancien président Gbagbo], on a décidé de rentrer. Nous avons cru aux messages… Mais ça ne s’est pas passé comme prévu.

À mon retour j’ai appris que mon oncle, qui m’a élevé comme un père, avait été enlevé puis assassiné. Il était directeur de campagne de Laurent Gbagbo dans son quartier d’Abidjan à Yopougon. Moi j’ai repris mes fonctions, mais dans mon service de gendarmerie les choses n’étaient plus les mêmes et j’ai été mis au placard car lors d’une réunion avec ma hiérarchie j’ai expliqué la situation de ma famille.

Rodrigue a t gendarme en Cte dIvoire entre 2008 et 2018 Crdit  RodrigueJ’ai été fait prisonnier à plusieurs reprises et aujourd’hui je porte des traces des tortures. Pendant toute cette période, je cherchais des moyens pour sortir du pays.

J’ai utilisé le prétexte d’un rassemblement international de militaires organisée en France. Mais mon départ n’a pas été facile. J’ai dû corrompre un officier supérieur, qui avait des contacts, pour débloquer la situation à la dernière minute. Le lendemain, le 20 juin 2018, j’étais dans un avion pour la France.

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Un diplôme universitaire obtenu en un an

À mon arrivée en France en 2018, j’ai déposé une demande d’asile et j’ai commencé une formation à l’université de la Sorbonne (Paris 1) pour obtenir l’équivalent du baccalauréat français. J’ai vite compris qu’avec mon statut de demandeur d’asile, je n’avais pas le droit de travailler, mais je pouvais faire des études. Avec l’aide d’une association d’étudiants sans papiers (CESP1), j’ai pu m’inscrire à la fac même si c’était très compliqué.

Mon problème c’était que je ne pouvais pas payer mes droits d’inscription à l’université. Une compatriote a donc accepté de me financer mes études à hauteur de 800 euros. En échange, je me suis engagé à lui verser mon Allocation pour demandeurs d'asile (ADA).

La remise du Diplme dAccs aux Etudes Universitaires DAEU  la Sorbonne Crdit  RodrigueJ’étais tellement heureux de pouvoir apprendre, que j’ai obtenu mon Diplôme d’Accès aux Etudes Universitaires (DAEU) en un an. Cette année, je m’étais inscrit en "Géographie et aménagement du territoire", toujours à la Sorbonne. Mais j’ai dû abandonner cette aventure car je n’ai plus aucune source de revenus, mon ADA de 200 euros par mois n’est plus versée depuis que la Cour nationale du droit d’asile (CNDA) a rejeté ma demande d’asile début décembre.

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Alors je travaille pour gagner de l’argent. Mais je suis obligé de faire ça au noir. J’ai contacté un proche qui a déjà un compte de livraison à vélo et il a accepté de me le mettre à disposition contre 25% du revenu de mes livraisons. Je paie aussi les frais d’impôts donc au final je ne touche que 40% de ce que je gagne. Je cherche un autre travail car celui-ci me stresse. Ma pire angoisse serait de renverser quelqu’un. Et je ne pourrai même pas m’arrêter par crainte de tomber sur la police.

Des maraudes pour aider d’autres migrants à la rue

Ma situation s’est vraiment compliquée avec le refus de l’Ofpra et de la CNDA. Je dois trouver un logement. J’essaie de garder espoir. J’ai une fille qui vit à Londres avec sa mère et quand elle vient me voir à Paris je suis le plus heureux.

Ça se joue au moral. Je suis de nature joviale et je tiens à le transmettre autour de moi. Alors dès que je peux, je vais faire des maraudes avec l’association La Maraude Paris, dont je suis membre. J’aide d’autres migrants à la rue. Quand on va les voir, je les taquine, je m’installe autour du feu avec eux, s’ils jouent, je partage une partie avec eux… Il ne faut surtout pas rester cloîtrer dans son coin.

J’en profite aussi pour les sensibiliser aux questions administratives étant donné que je suis passé par là. J’encourage également ceux qui le peuvent à s’inscrire à l’université comme je l’ai fait.

Dans l’idée, j’aimerais retourner un jour en Côte d’Ivoire, mais pour cela il faudrait que la situation politique ait changé. Je suis encore sous le choc du refus de la CNDA qui juge que mon cas ne relève pas de la Convention de Genève. L’année dernière, c’est mon cousin qui a disparu. Et le message de recherche de la gendarmerie à la suite de ma désertion est toujours en vigueur. Si je rentre, je serai livré au commissariat le plus proche. Or je ne veux pas retourner en prison."

 

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