Des migrants sont évacués, le 1er octobre 2019, du camp de Moria sur l'île de Lesbos vers la Grèce continentale. Crédit : Picture Alliance / AP
Des migrants sont évacués, le 1er octobre 2019, du camp de Moria sur l'île de Lesbos vers la Grèce continentale. Crédit : Picture Alliance / AP

En Grèce, une liste de 12 "pays sûrs" censée faciliter le traitement des demandes d’asile provoque l’inquiétude des ONG. Selon des défenseurs des droits des réfugiés, ce document gomme les nuances propres à chaque pays et met en danger certains demandeurs d’asile, notamment homosexuels. Entretien.

Dans le cadre du durcissement de ses lois sur l’asile, le gouvernement grec s’est muni d’une liste de 12 pays d’origine des migrants considérés comme sûrs. Les États sélectionnés sont l’Albanie, l’Algérie, l’Arménie, la Gambie, la Géorgie, le Ghana, l’Inde, le Maroc, le Sénégal, les Tonga, la Tunisie et l’Ukraine. Alors que la Grèce est redevenue en 2019 la première porte d’entrée des migrants et réfugiés en Europe, cette liste reflète la volonté d’Athènes d’enrayer cette situation, devenue particulièrement problématique dans les îles de la mer Égée.
 
Mais plusieurs associations et ONG de défense de migrants dénoncent une liste "arbitraire" aux conséquences potentiellement néfastes pour les personnes issues des pays en question, notamment les personnes homosexuelles ou transgenres.
 
Entretien avec Lefteris Papagiannakis, en charge du service du plaidoyer, recherches et politique au sein de l’ONG Solidarity Now à Athènes, qui vient en aide aux personnes vulnérables.
 
InfoMigrants : Concrètement, qu’est-ce que cette liste de 12 "pays sûrs" va changer au processus de demande d’asile en Grèce ?
 
Lefteris Papagiannakis : Il faut attendre d’avoir du recul sur cette question pour en savoir plus mais ce qui est certain c’est que les gens qui proviennent de ces pays-là ont maintenant moins de chance d’obtenir l’asile si leur cas n’est pas très, très sévère. Et encore : il faut que les persécutions subies dans l’un de ces 12 pays soient faciles à prouver. Par exemple, un demandeur d’asile qui est une figure de l'opposition visible dans les médias aura plus de chances d’être pris en compte qu’un individu qui a fui son pays car il est mal vu dans son village en raison de son orientation sexuelle… 

On peut d’ailleurs imaginer, avec une assez forte probabilité, qu’un migrant qui dit qu’il est homosexuel sera traité avec davantage de méfiance désormais. [Pourtant, dans sept des 12 pays de cette liste - l’Algérie, la Gambie, le Ghana, le Maroc, le Sénégal, le Tonga, et la Tunisie - les homosexuels et les transgenres sont passibles de poursuites judiciaires, NDLR.]
 
IM : Selon vous, les 12 pays de cette liste sont-ils sûrs ?
 
LP : Un pays qui a des lois contre l’homosexualité, ce ne peut pas être un pays sûr. Personnellement, je ne comprends pas vraiment cette liste. La notion de sûreté est un facteur très changeant. Désormais, en Grèce, pour l’opinion publique, les Algériens ou les Marocains ne peuvent pas être des réfugiés. Les gens se disent : "Ces pays sont sûrs". Pourtant, pour chaque pays, il faut prendre le temps de rentrer dans les détails, de comprendre les nuances et les réalités locales. Il faut être attentif.

Au Maroc, des personnes sont persécutées après avoir émis des critiques envers le roi. En Algérie, il y a encore quelques années, le GIA (Groupe islamique armé) sévissait et les Grecs ne le savent pas forcément. La même chose vaut pour le Sénégal, le Ghana, tous les autres pays. Mais on ne prend pas le temps de regarder de près ces réalités-là. Tout ce que veut le gouvernement, c’est régler au plus vite le problème des 100 000 migrants sur son territoire [Athènes s'attend à ce que 100 000 migrants supplémentaires affluent dans le pays en 2020 en provenance de la Turquie, NDLR].
 
IM : Cette liste ne risque-t-elle pas de mener à des refus de demandes d’asile et à des expulsions automatiques de Grèce ?
 
LP : Normalement non car c’est censé être du cas par cas. Toutefois, ce genre de méthodes s’assimile à du profilage et les expulsions automatiques sont un risque. La pratique dans d’autres pays ayant instauré des listes démontre que, pour les ressortissants de pays sûrs, c’est quasi-automatique que leur demande soit rejetée, même si ces personnes sont persécutées.

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Cette liste est tout bonnement un outil pour les États qui veulent faire un travail expéditif. Le but, c’est aussi de diminuer le travail des services d’asile qui sont surchargés en Grèce. Mais le danger, c’est de traiter les gens par groupes, de manière générale et non individuelle, et de faire donc moins attention à certains cas qui ne vont pas bénéficier de l'encadrement auquel ils ont droit. Le risque, c'est tout simplement de violer les droits de l'Homme.

 

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