Alif (gauche), une Albanaise déboutée du droit d'asile et expulsée à plusieurs reprises, revient inlassablement en France. Sur la photo, elle est au côté de son compagnon, Z., un réfugié afghan, envoyé depuis en prison. Crédit : DR
Alif (gauche), une Albanaise déboutée du droit d'asile et expulsée à plusieurs reprises, revient inlassablement en France. Sur la photo, elle est au côté de son compagnon, Z., un réfugié afghan, envoyé depuis en prison. Crédit : DR

Alif, une Albanaise de 27 ans, a été expulsée à deux reprises du territoire français après avoir été déboutée du droit d’asile, comme tous les membres de sa famille. Inlassablement, elle revient pourtant en France, en quête d’une vie meilleure. Son cas illustre celui de milliers de ressortissants albanais dans l’Hexagone. Témoignage.

En 2018, les ressortissants albanais étaient parmi les principaux demandeurs d’asile en France. Une population en quête d'une vie meilleure, fuyant en nombre l'un des pays les plus pauvres d'Europe qui n’offre que peu de perspectives d’avenir. Pour la plupart, ces candidats à l'exil sont déboutés, la France considérant l'Albanie comme un pays sûr, puis expulsés du territoire. Dans le Tarn-et-Garonne, une jeune femme et sa famille illustrent cette réalité.

"Je m’appelle Alif*, j’ai 27 ans et cela fait trois ans que je fais des allers-retours, au gré de mes expulsions, entre la France et l’Albanie, mon pays d’origine. J’ai été déboutée du droit d’asile en France, tout comme mes parents et mes deux frères.

Je travaille dans un magasin solidaire à Grisolles, près de Toulouse. Je trie des vêtements issus de dons et je les vends. Je suis logée sur place : il y a une grande maison où vivent 23 autres sans-papiers comme moi. J’ai une chambre pour moi toute seule. Comparé au reste de ma famille, je ne suis pas à plaindre.

Mes parents vivent dans la rue, sous une tente, à Toulouse avec mes deux nièces âgées de deux ans et quatre ans. Mon petit frère de 24 ans, lui, dort devant la gare d’Austerlitz, à Paris. La journée, il travaille de manière clandestine dans le secteur du bâtiment. C’est dur, mais qu’est-ce que tu veux qu’il fasse ? Quant à mon grand frère de 31 ans, il a été renvoyé en Albanie, comme nous tous à un moment ou à un autre, mais il n’est pas revenu en France. Là-bas, il ne trouve pas de travail et n’a pas d’argent. C’est mon frère à Paris et moi qui lui en envoyons.

"Je n’ai pas de solution"

Je suis mieux lotie qu’eux, certes, mais c’est très difficile pour moi aussi. J’ai des problèmes avec mon supérieur hiérarchique, un sans-papiers lui aussi. Il me met mal à l’aise, il est toujours après moi. Le 15 décembre, il m’a dit : ‘Viens, je dois te parler’ et il m’a embrassée. Puis il m’a dit : ‘Tu restes un peu, comme ça, avec moi. Et tu me fais un bisou’. Je pleure beaucoup depuis.

J’ai raconté à mes parents ce qu’il se passait avec mon chef. Ils m’ont dit de faire attention. De toute façon, je n’ai pas de solution : j’irais où si je partais de là où je suis ?

Dans la vie de tous les jours, je suis très prudente dans mes déplacements. J’ai peur que la police me contrôle. Je ne sors pas beaucoup. Je travaille toute la semaine et le lundi, je me repose ou bien je prends le train pour Toulouse pour aller voir mes parents et mes nièces. Eux ne viennent pas chez moi car mon chef refuse que j’aie de la visite.

Expulsée à deux reprises

Il y a trois ans, ma famille et moi avons quitté l’Albanie. Dans ce pays, la vie n’est pas belle [L’Albanie pratique les salaires les plus bas d’Europe, environ 330 euros par mois en moyenne, NDLR]. Il n’y a pas de travail. À 18 ans, je n'allais déjà plus à l’école, je restais à la maison à faire la cuisine et le ménage. Je ne voulais plus de cette situation. Par ailleurs, il y a beaucoup de règlements de compte en Albanie et mes frères étaient menacés.

Nous avons pris l’avion pour Marseille tous les sept - mes parents, mes deux frères, ma belle-sœur, ma nièce [la seconde n’était pas encore née, NDLR] et moi. En France, nous avons tout de suite demandé l'asile et, quelques semaines plus tard, nous avons obtenu une place en Cada (Centre d’accueil de demandeur d’asile) près d’Albi. C’était bien : on était tous dans une maison. Là, j’ai fait la connaissance de Z., un réfugié afghan qui vivait juste à côté du Cada. Nous sommes tombés amoureux. Lui avait un statut et un travail.

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En ce qui concerne ma famille, nos demandes d’asile et nos recours ont tous été rejetés. Nous avons été envoyés dans un centre de rétention puis nous avons été expulsés de France. En novembre 2017, je me suis donc retrouvée à la case départ, en Albanie. C’était atroce.

J’ai décidé de reprendre la route, seule, sans trop attendre. En janvier 2018, j’ai payé des passeurs grâce à de l’argent que m’avait donné mon père pour pouvoir traverser les frontières en voiture. Ça a fonctionné et une fois en France, je suis allée tout de suite chez Z.

Mais, quelques mois plus tard, j’ai été une nouvelle fois expulsée après un contrôle de police lors d’un déplacement en voiture.

"J’ai mal, je pleure, mais je ne lui ne dis jamais ça"

J’ai rejoint mes parents, restés en Albanie. Mais il était hors de question de reprendre ma vie d’avant dans ce pays. Je suis repartie pour la France, cette fois-ci en bus. Je ne sais pas vraiment comment j’ai fait pour revenir sans encombre.

À mon arrivée, j'ai commencé à travailler pour cette boutique solidaire. Mes parents ont réussi à revenir en France eux aussi, peu après moi. Mon jeune frère est parti tenter sa chance à Paris. Mon grand frère, lui, s’est séparé de sa femme et s’est retrouvé seul en Albanie.

En mars dernier, Z. a été arrêté par la police. Il est accusé d’avoir tué un autre Afghan lors d’une rixe, mais je suis sûre qu’il est innocent. Ce soir-là, il était sorti aider des amis à lui à se défendre face à un groupe d’hommes qui les provoquaient. Il n’aurait pas dû y aller.

Cela fait bientôt un an que je n‘ai pas vu Z. Pour moi, ce n’est pas possible d’aller au parloir vu que je n'ai pas de papiers. On se parle par téléphone. J’ai mal, je pleure, mais je ne lui ne dis jamais ça. Il n’aime pas que je sois triste pour lui. J'espère qu'il sortira vite."

*Le prénom a été modifié à la demande de l’intéressée.

 

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