Des réfugiés pakistanais en Bosnie | Photo: DW / A Puri
Des réfugiés pakistanais en Bosnie | Photo: DW / A Puri

Entre 30 et 40.000 Pakistanais tentent chaque année de rejoindre clandestinement l'Europe en passant par l'Iran ou la Turquie, selon les autorités pakistanaises. Nous avons voulu connaître les raisons de ces départs.

Andreas Schloenhardt est consultant au Bureau des Nations Unies contre la drogue et le crime en tant qu'expert en crime organisé et en trafic d'êtres humains. Il a passé plusieurs années à Islamabad pour travailler sur de nouvelles lois contre le trafic de migrants, notamment pour criminaliser ceux qui facilitent les entrées illégales dans le pays et pour prévoir des peines plus sévères à l'encontre des passeurs.

InfoMigrants : Quelles sont les principales raisons qui poussent les Pakistanais à fuir vers l'Europe ?

Andreas Schloenhardt : Les raisons sont complexes et impliquent beaucoup de facteurs liés au contexte pakistanais, comme un faible développement économique, une situation sécuritaire fragile, des catastrophes naturelles chroniques et une instabilité politique. Cela conduit à une raréfaction des opportunités d'éducation supérieure et d'emplois qualifiés. De plus, le Pakistan a une forte diaspora : beaucoup de Pakistanais ont de la famille à l'étranger, donc ils espèrent rejoindre leurs proches.

La majorité des migrants qui partent pour l'Europe viennent du district de Gujrat, dans la province du Pendjab à l'ouest du pays. Cette tendance persiste depuis des décennies. Que pourrait apporter une législation renforcée pour limiter ces départs ?

Andreas Schloenhardt : Dans beaucoup de parties du Pakistan, le développement économique et le manque de travail sont les raisons essentielles qui poussent à la migration. Des lois et des mesures qui luttent contre le trafic de migrants ou encore la fermeture des routes migratoires ne changent pas les causes de la migration et des déplacements de population.

Ce qu'il faut, ce sont des lois qui organisent et régulent l'émigration du Pakistan vers d'autres pays, tout comme un mécanisme pour faciliter le retour de citoyens Pakistanais.

Le Pakistan a des dispositifs qui tentent d'assister et de protéger les Pakistanais qui recherchent un emploi à l'étranger, essentiellement dans les régions du Golfe. Mais ces dispositifs sont rarement en adéquation avec les législations dans les pays d'accueil qui contrôlent et gèrent l'arrivée de travailleurs étrangers. Beaucoup pourrait être fait sur ce front pour pousser la migration clandestine vers des voies légales.

Aussi, beaucoup de Pakistanais qui se retrouvent sans papiers en Europe ne peuvent pas retourner simplement chez eux, puisque les autorités pakistanaises opèrent lentement pour délivrer des documents de voyage. Parfois même elles s'y refusent.

Enfin, rares sont les pays dans le monde qui ont des accords avec le Pakistan pour faciliter le retour de migrants.

Le business des passeurs et trafiquants est lucratif dans le district de Gujrat I Photo  Aasim SaleemLe trafic de migrants est un crime transnational. Existe-t-il des efforts pour appréhender ces réseaux à un niveau transnational ?

Andreas Schloenhardt : Il existe de vastes initiatives internationales qui cherchent à prévenir et à combattre le trafic d'êtres humains.

Le pacte mondial pour les migrations entré en vigueur il y a un an propose des solutions durables pour mettre fin au trafic et à d'autres formes de migration irrégulière. Mais, une fois de plus, beaucoup d'Etats sont lents dans l'implémentation de réponses efficaces, d'autres y restent simplement opposés.

Il y a beaucoup de pays où les lois concernant le trafic de migrants sont inexistantes, et lorsqu'elles existent elles sont peu développées et ne correspondent pas aux standards internationaux et aux bonnes pratiques.

Au Pakistan, qui souffre d'une instabilité politique, de terrorisme et d'une économie faible, mettre fin au trafic ne semble pas être une priorité des autorités…

Andreas Schloenhardt :  C'est juste de dire que le Pakistan fait face à de nombreux challenges et le trafic de migrants n'est certainement pas le plus pressant. Pour une grande part, cela pose question des Etats occidentaux aient fait de l'immigration un problème ou le voient comme tel. Le Pakistan a légiféré en la matière et mis en place des mesures, mais à cause de la pression extérieure et non pas parce que le pays voit le trafic de migrants comme une priorité.

Malgré une population vieillissante et une forte dépendance vis-à-vis de migrants dans l'Union européenne et à l'extérieur, l'UE ne fait pas assez pour proposer des voies légales d'immigration. Quelle est votre position là-dessus ?

Andreas Schloenhardt :  La plupart des pays européens n'ont soit pas de stratégie démographique ou pas de politique d'immigration. La plupart refusent de se voir comme des pays d'immigration pendant qu'ils continuent à profiter des bénéfices économiques de la mobilité humaine. Encore une fois, le problème n'est pas l'Union européenne mais les Etats individuellement.

Andreas Schloenhardt est également professeur en droit à l'Université de Queensland en Australie et chercheur à l'Université de Vienne.

Traduction : Marco Wolter

 

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