Un bateau des garde-côtes libyens au large de la Libye, en octobre 2019. Crédit : France 24
Un bateau des garde-côtes libyens au large de la Libye, en octobre 2019. Crédit : France 24

Le nouvel accord entre l’Italie et les garde-côtes libyens est entré en vigueur dimanche pour une durée de trois ans. Soutenu par l’Union européenne, il prévoit de nouveau une aide financière pour la Libye et la formation des garde-côtes libyens aux opérations de sauvetage. Il ne devrait présenter aucun changement par rapport à sa version antérieure.

Dans le cadre des passages de migrants en mer Méditerranée, le renouvellement d’un accord de 2017 entre l’Italie et les garde-côtes libyens est officiellement entré en vigueur dimanche 2 février pour une durée de trois ans. Selon les termes de ce nouvel accord qui vise à freiner les arrivées de migrants en Europe, une aide financière doit à nouveau être versée par l’Italie aux autorités libyennes et les garde-côtes libyens doivent être formés aux opérations de sauvetage.

Décidé en octobre et soutenu par l’Union européenne, ce renouvellement "dépasse l’entendement" pour Amnesty International. Selon l’ONG, cet accord "odieux" fait en effet fi des "souffrances infligées" aux migrants en Libye. "L’Italie décide de remettre à jour ce mémorandum alors même que la situation est toujours catastrophique en Libye, voire même pire qu’il y a trois ans. C’est choquant", dénonce à InfoMigrants Lola Schulmann, chargée de plaidoyer réfugiés et migrants pour Amnesty International. "Par rapport à 2017, nous avons désormais davantage d’informations sur les violations commises par les garde-côtes libyens et les conditions de détention des migrants en Libye."

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Preuve de l’envenimement de la situation sur place, le centre de transit GDF de Tripoli géré par le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), où demandeurs d'asile et réfugiés vulnérables étaient jusqu'à présent accueillis en attendant d’être évacués vers un pays tiers, a cessé ses activités fin janvier. Des centaines de migrants sont depuis livrés à eux-mêmes alors que les combats dans la zone s’intensifient. Un rapport interne faisant état de violations systématiques des droits de l’Homme dans les centres de détention en Libye, de décès, de disparitions inexpliquées ou encore de corruption a par ailleurs été divulgué en novembre.

40 000 personnes renvoyées en Libye depuis 2017

Dans les faits, cet accord acte une nouvelle fois le fait que la coordination des sauvetages au large de la Libye est assumée par Tripoli, et non par le centre de coordination de sauvetage maritime (MRCC) de Rome ou de La Valette, à Malte, comme c’était le cas avant 2017. Les migrants secourus dans les eaux internationales doivent par conséquent être ramenés vers la Libye.

"Depuis trois ans, au moins 40 000 personnes, dont des milliers de mineurs, ont été interceptées en mer, renvoyées en Libye et exposées à des souffrances inimaginables. Ce mois-ci seulement, 947 personnes ont été interceptées", a déclaré Marie Struthers, directrice du programme Europe d’Amnesty International, dans un communiqué.

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Réagissant également à cet accord international, le Conseil de l'Europe a appelé l'Italie à "suspendre d'urgence" sa coopération avec les garde-côtes libyens, évoquant "de nombreuses preuves" de "graves violations des droits de l'Homme" envers les migrants et les demandeurs d'asile en Libye".

Manque de transparence

Au-delà des conséquences, les détails de cet accord, et notamment les sommes financières engagées et la façon dont celles-ci sont utilisées, restent flous.

"En termes de soutien réel, selon nos calculs, l’Italie a offert 42 bateaux, de type zodiac permettant des interceptions rapides, à la Libye depuis 2017", indique Sara Prestianni, spécialiste de la Libye au sein de l’ONG italienne d’aide aux migrants Arci. "En ce qui concerne les soutiens financier apportés par Rome, en revanche, il est difficile de tracer les sommes exactes engagées. Entre 2017 et 2018, 91 millions d’euros, issus du Fonds fiduciaire d’urgence de l'UE pour l’Afrique, ont servi à former les garde-côtes libyens et à les accompagner dans le cadre des procédures de refoulement. Par ailleurs, près de 40 millions d’euros, venus du fonds national italien pour l’Afrique, ont été utilisés pour aider la Libye dans le cadre de la sécurisation des frontières, de l’aide humanitaire et du retour ‘volontaire’."

Des données jugées trop insuffisantes. "Il y a une vraie question de transparence qui se pose en termes de financement", poursuit Lola Schulmann. "Comment être sûr que cet argent n’aide pas à la gestion de centres de détention où les personnes sont torturées et violées ?"

"Les ONG n’ont pas davantage d’accès qu’avant"

Face aux critiques, le chef de la diplomatie italienne Luigi di Maio avait promis en octobre que le gouvernement allait améliorer les termes de l’accord en impliquant notamment "davantage les Nations unies et la société civile dans l’amélioration de l’assistance aux migrants" et en élargissant l’accès des ONG aux centres de détention libyens. Pourtant, rien de tout ça ne figure dans l’actuel accord, pointe encore Amnesty International.

"Les ONG n’ont pas davantage d’accès qu’avant", observe Lola Schulmann. "Visiblement, les témoignages des survivants ne sont pas considérés comme des éléments suffisants et ils sont même ignorés dans le cadre de l’élaboration de politiques migratoires."

 

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