A Subotica, ville serbe située à une trentaine de kilomètres de la frontière avec la Hongrie, des migrants essaient, en vain, d'entrer dans l'Union européenne. Photo : InfoMigrants
A Subotica, ville serbe située à une trentaine de kilomètres de la frontière avec la Hongrie, des migrants essaient, en vain, d'entrer dans l'Union européenne. Photo : InfoMigrants

En Serbie, non loin de la Hongrie, des centaines de migrants, qui s’étaient constitués en caravane pour franchir la frontière, ont été évacués par les forces de l’ordre vers des centres dispersés aux quatre coins du pays. Mais beaucoup prévoient de continuer leurs tentatives acharnées de quitter le pays. Reportage.

Des poids lourds garés au milieu de la route encombraient l’accès au poste-frontière de Kelebija, côté serbe, sur plusieurs centaines de mètres vendredi 7 février au matin. Malgré une atmosphère brumeuse d’un calme plat, la tension qui règne autour de cette porte d’entrée vers l’Union européenne (UE) est palpable. La veille, la police hongroise avait fermé temporairement ce poste-frontière avec la Serbie, avant de le rouvrir vendredi, pour barrer la route à un important groupe de migrants massés dans une forêt proche et sur une bande terrestre située entre les deux pays. Quelques heures plus tard, dans la nuit de jeudi à vendredi, la police serbe les a chassés manu militari. Des migrants présents à la frontière jeudi 6 au soir ont rapporté à InfoMigrants avoir été placés dans une quinzaine de bus ayant pour destinations des localités diverses et, parfois, inconnues.

“La police serbe, qui était jusque-là plutôt gentille avec nous, est devenue très agressive”, raconte Nadia*, une migrante syrienne rencontrée à Subotica, ville située à une trentaine de kilomètres de la frontière. “Beaucoup de personnes ont été tapées et les policiers ont même donné des coups de pied dans des sacs de couchage où dormaient des enfants. Mon mari a reçu l’ordre de monter dans un bus et il a demandé aux forces de l’ordre de lui accorder un peu de temps car nous sommes une famille avec trois enfants mais le policier l’a aussitôt frappé avec un bâton.”

En Serbie, plusieurs hommes affirment que leur téléphone portable ont été cassés par la police à la frontière avec la Hongrie. Photo : InfoMigrantsPlusieurs hommes à ses côtés brandissent leur téléphone portable dont les écrans ont été réduits en mille morceaux la nuit dernière. Juste avant de devenir violente, la police serbe a ordonné aux reporters présents sur place, principalement des journalistes de médias locaux, de quitter les lieux, racontent encore les témoins de la scène.

“J’ai reçu des messages WhatsApp qui nous encourageaient à nous rassembler”

Ces derniers jours, plusieurs centaines de migrants - 300 selon les autorités, plus d’un millier selon les migrants - s’étaient rassemblés via les réseaux sociaux pour constituer une caravane. L’idée était de se positionner de manière pacifique à la frontière serbo-hongroise, que beaucoup tentent en vain de franchir depuis des mois, et d’organiser “un sit-in” dans l’espoir de convaincre les autorités des deux côtés de permettre un improbable passage.

>> A (re)lire : Hongrie : des tirs de sommation pour dissuader des dizaines de migrants à la frontière avec la Serbie

“J’ai reçu des messages WhatsApp qui nous encourageaient à nous rassembler et j’ai décidé de rejoindre la caravane vu que, de toute façon, nous n’avons pas les sommes d’argent énormes que la mafia nous réclame pour pouvoir traverser la frontière”, poursuit Nadia. “Pour ma famille de cinq personnes, il faut compter 2 500 euros pour espérer rejoindre l’Autriche via des passeurs, c’est impossible. Donc autant tenter cette action.”

Une majorité d'hommes syriens étaient présents dans la caravane de migrants qui s'est formée près d'un poste-frontière du nord de la Serbie, jeudi 6 février. Photo : InfoMigrantsDans les rangs de la caravane, une écrasante majorité de Syriens, mais aussi des Afghans, des Marocains, des Algériens, quelques Tunisiens. Des hommes seuls surtout, mais aussi des familles avec enfants. Jeudi, les plus jeunes brandissaient des pancartes disant : "Nous ne sommes que des réfugiés, pas des criminels" et "Laissez-nous passer".

Aux quatre coins de la Serbie

Cette tentative aura été de courte durée. Vendredi, le groupe était déjà écartelé aux quatre coins de la Serbie. Certains bus ont emmené des migrants dans des centres situés près de la frontière avec la Bulgarie, dans le sud-est du pays; près de la frontière avec la Macédoine, dans le sud-ouest; ou encore à Belgrade, la capitale. D’autres, qui s’estiment moins mal lotis, sont restés dans les environs. 

Environ 200 personnes, dont la famille de Nadia et plusieurs autres, ont été envoyées dans la ville de Subotica, au “one stop center”, un centre d’accueil pour migrants situé sur un terrain boueux. Là, rien n’a été fait pour eux, dénoncent les occupants, dont plusieurs ont sitôt repris la route. Parmi ces derniers, un homme est parti sans savoir où aller, muni d'un simple baluchon contenant une couverture, et accompagné de son fils de quatre ans à l'air absent. Quelque heures plus tard, ceux qui restaient ont, eux aussi, été embarqués dans des bus. Direction la frontière croate, à l’ouest.

Environ 200 migrants ont été envoyés dans la ville de Subotica, au “one stop center”, un centre d’accueil, après avoir été évacués de la frontière avec la Hongrie. Photo : InfoMigrantsLa porte-parole du commissariat serbe aux réfugiés, Svetlana Palic, a de son côté affirmé que les migrants ont été "emmenés dans des centres d'accueil" et que leurs demandes d'asile seront traitées dans des conditions similaires à celles des autres requérants.

“No Arab”

Mais nombre de migrants croisés à Subotica semblent avoir développé une aversion pour la Serbie, territoire censé être un lieu de transit pour eux. 

“Tous les endroits que l’on traverse sont difficiles, mais la Serbie c’est le plus dur car on n’arrive pas à en sortir, et le racisme y est très présent", affirme Mohamed*, un Tunisien de 23 ans, aux yeux injectés de sang. D’aucuns dénoncent, en exemple, des tarifs revus à la hausse lorsque le client potentiel est un migrant. D’autres se sont déjà vus refuser une chambre d’hôtel, dont ils pouvaient pourtant s’acquitter, au prétexte lapidaire de “No Arab”.

A Subotica, en Serbie, plusieurs migrants errent sans savoir où aller, munis de baluchons contenant principalement des couvertures. Photo : InfoMigrantsPour eux, pas question de rester là. “Ce qui nous motive tous c’est une vie meilleure que celle qu'on laisse derrière nous, un peu de tranquillité et la possibilité d’offrir une éducation à nos enfants. En Serbie, rien n’est fait pour qu’on ait accès à quoi que ce soit”, constate Nadia, dont la troisième fille est à peine âgée de deux mois.

Leurs tentatives acharnées de franchir les frontières, dans l’espoir de rejoindre les pays d’Europe occidentale, ne devraient pas être freinées par l'échec de la caravane. “Vingt fois j’ai tenté de partir d’ici, vingt fois ! Et par plusieurs chemins différents”, lance Mohamed, emmitouflé sous une capuche. Le jeune homme a déjà arpenté la route à travers la Bosnie mais s’est fait refouler à la frontière croate et a été renvoyé en Serbie, le premier pays d’Europe dans lequel il est arrivé.

Il y a trois semaines, il a finalement réussi à passer en Hongrie, avant de voir, une fois de plus, ses espoirs douchés. “Dans une gare, j’ai acheté un billet de train auprès d’une employée. Elle a attendu d’empocher l’argent avant d'appeler la police.”

*Les prénoms ont été modifiés à la demande des intéressés.

 

Et aussi