Musa Deli dirige le centre de santé pour migrants de Cologne depuis l'été dernier. | Photo: Emma Wallis / InfoMigrants
Musa Deli dirige le centre de santé pour migrants de Cologne depuis l'été dernier. | Photo: Emma Wallis / InfoMigrants

À Cologne, un centre de santé unique en son genre est devenu un point de repère pour des migrants dans toute l'Allemagne. Reportage.

Musa Deli nous accueille avec un grand sourire et beaucoup d'énergie. Une poignée de main et de brèves salutations plus tard, le directeur du centre s’en va préparer deux tasses de café. Tout va très vite. Musa Deli est un homme occupé, depuis qu'il gère le centre de soins pour migrants à Cologne. En allemand, le lieu s'appelle Gesundheitszentrum für Migrantinnen und Migranten (GfM).

Musa Deli en a pris la direction en juin dernier. Mais le centre existe déjà depuis 1995. A Cologne, la grande métropole qui compte plus d'un million d'habitants dans l'Ouest de l'Allemagne, près de 40% de la population a un passé migratoire, explique Musa Deli. Ce taux est bien supérieur à la moyenne nationale. 

Le centre GfM s'adresse essentiellement aux personnes parlant le turc, le kurde ou le russe. Il compte une dizaine d'employés. On y trouve un médecin et plusieurs conseillers spécialisés dans les questions sociales, psychosociales et de santé. Tous les services sont gratuits pour les migrants. La structure est financée par trois entités locales de la région et travaille en partenariat avec l’Etat et des organisations caritatives.

Le centre GfM accueille les migrants en plusieurs langues  Photo  Emma Wallis  InfoMigrants

Des milliers d'appels 

"Au dernier trimestre nous avons assuré près de 1100 séances de conseil par téléphone dans toute l’Allemagne et autour de 150 consultations en personne, explique Musa Deli fièrement. Chaque séance dure environ 90 minutes." La majorité de personnes qui demandent de l’aide sont des femmes. Elles représentent 75% des bénéficiaires du centre.

Pour la structure, le terme de "migrant" désigne toute personne qui est n’est pas née en Allemagne et qui vit désormais dans le pays. Cela veut dire que les bénéficiaires sont des migrants de première, deuxième et troisième génération, notamment issus de l’arrivée des "Gastarbeiter" (travailleurs étrangers) venus d’Italie et de Turquie. "Nous avons aussi beaucoup de personnes originaires des Balkans depuis la guerre en ex-Yougoslavie et plus récemment des migrants de pays comme l’Albanie et des Etats de l’ex-URSS."

Le centre reçoit aussi des appels de migrants arrivés en Allemagne depuis 2015. Pour ceux qui ont besoin d’une consultation en arabe ou en dari, le GfM arrange la présence d’un traducteur professionnel. 

Les objectifs du centre

Le centre cherche à améliorer l’accès au soins de santé de base et à dépasser certaines barrières de langue et de culture qui compliquent là vie à une partie des migrants.

"Les personnes nous appellent pour toutes sortes de raisons, raconte Musa Deli. Parfois ils appellent pour qu’on les aide à remplir un formulaire pour le travail ou un document pour bénéficier d’une allocation chômage. Puis, lorsque nous les aidons avec cela, nous découvrons d’autres problèmes que la personne peut avoir et pouvons aussi la conseiller pour trouver le bon interlocuteur capable de gérer cette situation."

Certaines personnes viennent régulièrement pendant dix jours, d’autres ne viennent qu’une seule fois.

Musa Deli a travaill pendant des annes dans le domaines de la sant mentale  Photo  Emma Wallis  InfoMigrants

Une forte dépendance aux jeux d’argent

"Les problèmes sont souvent liés. La dépression peut être un problème, ou les violences domestiques ou un divorce, puis on s’aperçoit une nouvelle fois que la personne a d’autres difficultés qui ont besoin d’être réglées", explique le directeur.

"Les femmes ont tendance à jouer aux jeux d’argent sur leur smartphone, à la maison et à jouer au poker en ligne par exemple. Les hommes se rendent plutôt dans les salles de jeux et les casinos."

Pour Musa Deli, les difficultés et souffrances des premières générations d’immigrés peuvent avoir un impact sur les générations suivantes. L'éclatement de la famille peut notamment conduire à un fort taux de divorce pour la seconde génération. Les addictions peuvent plonger une famille dans la pauvreté et ainsi s’installe le cercle vicieux dans lequel les jeux de hasard peuvent constituer "la dernière possibilité d’accéder à de l’argent".

Le centre reoit des milliers dappels de migrants chaque anne  Photo  Emma Wallis  InfoMigrants"On remarque que les Turcs qui viennent chez nous ont plutôt tendance à être dépendants aux jeux d’argent, alors que nos bénéficiaires arabes ou russes ont respectivement plus de problèmes avec les drogues ou l’alcool." Selon Musa Deli, ces addictions cachent souvent d’autres problèmes comme la dépression ou le simple fait d’avoir le mal du pays et de se sentir déraciné. 

Depuis 2015

"Nous recevons davantage de migrants et de réfugiés arrivés après 2015 et qui souffrent souvent de traumatises et de problèmes de santé mentale après ce qu’ils ont vécu. La plupart veulent simplement pouvoir discuter. Ils recherchent du soutien et avant tout quelqu’un qui les écoute." 

D’autres thèmes souvent abordés par les conseillers du centre sont les difficultés à trouver un logement et un travail. "Tant de personnes qui viennent ici sont vraiment très qualifiées et veulent simplement travailler’, assure le directeur. J’ai reçu des médecins, qui ont pratiqué pendant des années et qui sont aujourd’hui agent de nettoyage ou ne travaillent pas du tout."

Le plateau de la gare et de la Cathdrale de Cologne  Photo  Emma Wallis  InfoMigrants

"Ici je suis toujours l’étranger"

Musa Deli est lui même un immigré de deuxième génération. Il est né en Allemagne de parents turcs et c’est ici qu’il a fait ses études et bâti sa carrière. "L’Allemagne est mon chez-moi", dit-il tout en expliquant à quel point il se reconnait dans les problèmes de discrimination que rencontrent beaucoup de personnes qui viennent consulter son centre de santé.

Bien qu’il soit marié à une femme allemande, qu’il parle parfaitement l’allemand et ait élevé ses deux enfants dans le pays, il continue à ne pas se sentir complètement le bienvenu. "Ici je suis toujours l’étranger". 

"Laissez moi vous donner quelques exemples", poursuit-il. "Un jour en garant ma voiture, alors que j’avais laissé de la place à l’avant et à l’arrière, un homme qui passait en vélo me dit qu’en Allemagne on se garait autrement." Musa Deli estime que ce genre de commentaires se sont multipliés depuis 2015. "Une autre fois, je cherchais une maison à louer. J’appelais les propriétaires les uns après les autres et à chaque fois, dès qu’ils entendaient mon nom, ils me disaient que la maison n’était plus disponible. Puis ma femme, qui a un nom allemand, appelait directement dans la foulée et se voyait proposer un rendez-vous pour visiter la propriété."

Les aides disponibles sont nombreuses encore faut-il savoir  qui sadresser Cest une des missions du centre GfM  Photo  Emma Wallis  InfoMigrants

Barrière de la langue

"Le GfM ne demande pas de papiers et ne collecte pas d’informations, donc toute personne peut venir ici, même si elle n’a pas de papiers ou a peur d’être renvoyée dans son pays d’origine. 

Selon Musa Deli, les difficultés rencontrées par la première vague d’immigrés se transmettent parfois de génération en génération. "Il arrive que des personnes nées en Allemagne se marient à une personne de leur pays d’origine et finissent par ne pas parler un très bon allemand. Dans bien des cas, c’est la femme qui se retrouve alors isolée à la maison."

La barrière de langue pose notamment des difficultés aux parents pour comprendre le système scolaire et ce qui est demandé à leurs enfants. Ils peuvent ainsi ne pas se rendre compte que leur enfant a des difficultés d’apprentissage ou un déficit de concentration.

Ainsi, le centre GfM propose des cours dans la langue maternelle des participants pour leur permettre de mieux s’y retrouver dans le système scolaire allemand. 

Pour Musa Deli, l’une des clés pour une meilleure intégration est la représentation des personnes au passé migratoire à tous les niveaux du système de santé en Allemagne. "Nous ne sommes plus un petite minorité de nos jours. Même en Allemagne, la part des personnes avec un passé migratoire représente autour de 25%. Cela veut dire qu’une personne sur quatre souffre peut-être des difficultés que j’ai évoquées. Nous avons besoin d’être mieux représentés dans la société."


*** Infos pratiques :

Le centre de santé GfM de Cologne se trouve Schaafenstraße 7, 50676 Köln

Le numéro de téléphone est le +49 221 42 03 98 0

L’adresse mail : gesundheitszentrum@paritaet-nrw.org

Le site web : www.parisozial-koeln.de 

Traduction et adaptation : Marco Wolter

 

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