Un jeune malien suit un cours de français à l’École alternative des Monts d’Arrées au Cloître-Saint-Thégonnec, en Bretagne. Crédit : Maëva Poulet / InfoMigrants
Un jeune malien suit un cours de français à l’École alternative des Monts d’Arrées au Cloître-Saint-Thégonnec, en Bretagne. Crédit : Maëva Poulet / InfoMigrants

Depuis le printemps 2018, la maison des associations du Cloître-Saint-Thégonnec, en Bretagne, se transforme chaque semaine en une "école alternative". Là, de jeunes migrants et demandeurs d’asile viennent prendre des cours de français, de mathématiques, de sciences ou même de breton. Encadrés, logés et accompagnés par l’association des Utopistes en action, ces nouveaux arrivants préparent leur intégration à la société française et, pour certains, la reprise de leur scolarité. Reportage.

Les rues du Cloître-Saint-Thégonnec sont bien silencieuses ce mercredi matin. Pas une personne à l’horizon autour de la mairie. Sur l’avenue principale, seul l’atelier de réparation automobile semble avoir ouvert ses portes. Difficile de s’imaginer que c’est dans ce petit village breton de 650 habitants que viennent chaque jour étudier des migrants et demandeurs d’asile. Il faudra attendre 9h pour voir un minibus blanc déposer un petit groupe devant la maison des associations et entendre un joyeux brouhaha mêlant rires et conversations.

"Bienvenue à l’École alternative des Monts d’Arrées !", commente Samba, un Congolais au sourire communicatif. Aussitôt arrivés, lui et une dizaine de jeunes venus du Mali, de Guinée, d’Iran ou encore du Bangladesh prennent un petit-déjeuner avec Christine, membre de l'association des Utopistes en action. "On mange et après au boulot", lance-t-elle dans la cuisine de la petite bâtisse. Pendant ce temps, quatre professeurs feuillettent des manuels et préparent leur programme de la matinée. Le mercredi, c’est cours de français pour tout le monde.

Cette école pas comme les autres a ouvert ses portes en mai 2018 avec l’aide de la mairie du Cloître-Saint-Thégonnec. "Au début, nous étions un groupe d’habitants et on faisait surtout des collectes de vêtements. Et puis on s’est rendu compte de l’absence de perspectives pour les migrants pris en charge dans les CAO et Pradha aux alentours. On a donc pensé à ouvrir un lieu d’apprentissage", explique Sandrine, coprésidente de l’association. Depuis, 30 professeurs de tous les âges se relaient bénévolement pour assurer des cours de français, anglais, mathématiques, sciences, histoire-géographie, et même breton.

Sandrine Corre coprsidente de lassociation des Utopistes en action avec quelques lves de lcole alternative des Monts dArres au Clotre-Saint-Thgonnec en Bretagne Crdit  Mava Poulet  InfoMigrants

Une “solide base” avant une scolarisation

Les élèves, eux, sont souvent repérés par d’autres organisations de la région et dirigés vers les Utopistes en action. L’association s’occupe de les loger dans des familles solidaires du secteur ou dans une maison louée depuis mars 2019 grâce à une subvention de la communauté de communes. Chaque matin, un bénévole s’occupe du "ramassage scolaire" dans les différents lieux d’hébergement à bord du minibus blanc. La présence à l’École alternative, la volonté de reprendre une scolarité ou une formation professionnelle, et l’ouverture de démarches de régularisation sont les uniques conditions pour intégrer le dispositif.

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Dès 9h30, les cours commencent. Les intervenants se répartissent les niveaux. Majid et Sufian, originaires d’Iran et du Bangladesh, restent au-rez-de-chaussée avec Brigitte, retraitée depuis peu. "Je suis le professeur aujourd’hui", plaisante Majid, demandeur d’asile de 34 ans, pour qui le français est une langue toute nouvelle. Impatient devant sa feuille de vocabulaire, il essaie de traduire les mots avec son téléphone. "Le chat… Cat !", dit-il en anglais à son voisin de table de 16 ans. Bonnet vissé sur la tête, regard enfantin, Sufian est plus réservé.

Avec Mamadou, un mineur malien qui s’entraîne à la lecture dans la pièce voisine, ils sont les plus jeunes. Pour eux, l’objectif est de reprendre rapidement une scolarisation. "On essaie de leur donner une solide base pour ne pas qu’ils soient trop en difficulté une fois inscrits au collège. C’est pour cela que nous faisons aussi des maths, des sciences, etc.", détaille Sandrine. "Mes parents n’avaient pas les moyens, au Mali j’ai fait surtout des cours du soir", explique Mamadou dans un français encore hésitant.

 ltage Marie-Claude et Samba prparent le DELF un examen officiel Crdit  Mava Poulet  InfoMigrantsSur la cinquantaine de personnes qui ont été accueillies dans l'école depuis sa création, plus de la moitié étaient des mineurs. Selon l’association, près de 70% d’entre eux ont par la suite rejoint un établissement. En outre, les bénévoles les aident à faire reconnaître leur statut de mineur avant une possible prise en charge par l’Aide sociale à l’enfance (ASE).

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Participer aux événements locaux

À l’étage, quatre élèves font de la grammaire avec Florence, professeure de FLE (français langue étrangère). Originaires d’Afrique centrale et de l’Ouest, ils sont francophones. Grâce à ce cours, ils se préparent à des examens officiels, comme le DELF, qu’ils pourront faire valoir lors de leurs démarches de régularisation.

Marie-Claude, venue de la République démocratique du Congo (RDC) dans le cadre d’un rapprochement familial, n’est pas logée par les Utopistes en action mais vient spécialement pour cet entraînement. "Je passe le DELF en mars, c’est un peu la course !", assure-t-elle. Samba, lui, a déjà réussi ce diplôme haut la main. Le trentenaire, demandeur d’asile, aimerait désormais suivre une formation en maçonnerie. "L’école nous offre vraiment la chance de pouvoir nous intégrer", se félicite-t-il.

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Et s’intégrer passe aussi par l’investissement dans la vie associative et culturelle. Ramassage de pommes et d'oignons, construction et vente de meubles en bois, aide à l’organisation des traditionnels fest-noz et du "Festival des Utopies" : tout au long de l’année le petit groupe participe aux événements locaux. Ils interviennent par ailleurs dans des écoles ou lors de conférences pour expliquer leurs parcours et les raisons de leur exil. 

Abdoulaye, un jeune Guinéen de 21 ans, est lui presque sur le point de devenir le nouvel entraîneur de foot du village - où il n’y a plus de club depuis plusieurs des années. "On reprendra après les vacances, il fait trop froid !", dira-t-il dans la journée à un petit bonhomme aux cheveux blonds venu toquer à la porte de l’école pour jouer avec lui. Au Cloître-Saint-Thégonnec, la présence de ces nouveaux arrivants semble acceptée, même appréciée.

"C’est qui cet africain qui parle breton ?"

Après trois heures de français dans une ambiance studieuse, Christine a concocté un bon repas chaud. Tout le monde met la main à la pâte pour ranger les livres et cahiers qui traînent sur la grande table de la salle principale, et dresser les couverts. Ce moment de convivialité leur permet de souffler un peu avant de reprendre pour deux nouvelles heures de français. "C'est intensif, mais ça se passera comme cela à l'école et dans le monde professionnel : on les remet dans un rythme", souligne encore Sandrine qui veille sur ces "petits gars" avec exigence et bienveillance. Chaque semaine, ils ont ainsi cours du lundi au jeudi toute la journée. Seul le vendredi qui est réservé aux rendez-vous médicaux et administratifs.

Chaque mercredi un cours de breton est galement ouvert aux habitants du village et des environs Crdit  Mava Poulet  InfoMigrantsCe mercredi après-midi, un autre atelier, plus amusant, les attend aussi : le breton. Le cours est ouvert à d’autres habitants du village et des environs. Même Christine et l’une des profs de français du matin ont pris leur cahier pour se joindre à la classe. Contre toute attente, c’est Abdoulaye le plus bavard. "Penaos 'mañ kont Abdoulaye ?" ("Comment ça va ?"), lance Lus, qui enseigne habituellement dans un établissement bilingue à Morlaix. "Mat-tre !" ("“Ça va"), répond le jeune guinéen visiblement très motivé à apprendre la langue - qui est pourtant peu parlée par les jeunes générations.

"Une fois, je suis entré dans un café et j’ai salué un vieux monsieur en breton, les gens étaient surpris. Ils ont dû se dire : ‘C’est qui cet africain qui parle breton ?!’", s’amuse-t-il. "L’idée, c’est surtout qu’ils aient quelques petites phrases en tête pour susciter une rencontre, un sourire", explique Sandrine. D’autant que beaucoup d’entre eux sont tombés sous le charme de la vie armoricaine et s’imaginent déjà s’installer en Bretagne. Souleymane, également Guinéen, confirme : "Moi j’ai connu Paris, et la porte de la Chapelle. Maintenant, je reste ici. C’est plus calme". 

 

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