Munise, une réfugiée turque en Belgique (gauche), et Elisabeth Doulcet, une Française vivant à Bruxelles, se sont rencontrées via le projet "Voisins Solidaires". Photo : DR
Munise, une réfugiée turque en Belgique (gauche), et Elisabeth Doulcet, une Française vivant à Bruxelles, se sont rencontrées via le projet "Voisins Solidaires". Photo : DR

En Belgique, depuis trois ans, le projet "Voisins solidaires" a mis en contact quelque 300 réfugiés avec des résidents de Bruxelles vivant à proximité d'eux. Une manière de créer des liens sans obligation ni engagement dans un pays souvent considéré comme un lieu de transit par les migrants.

Il en est qui veulent seulement boire un verre ou partager des activités sportives et culturelles avec une personne vivant près de chez eux. D’autres y voient l’occasion d’apprendre une langue, ou de trouver une aide aux devoirs pour leur enfant. Elisabeth Doulcet, une Française de 42 ans, n’attendait rien de particulier de sa rencontre, en septembre dernier, avec Munise, une Turque de 26 ans récemment arrivée en Belgique après avoir tenté de passer en Angleterre.

"J’étais juste curieuse de rencontrer des réfugiés, de les accueillir et de leur dire bienvenue", explique cette Bruxelloise qui ajoute avoir peut-être eu envie de rendre la pareille... "Ma mère, d’origine hongroise, a elle-même été réfugiée en Belgique en 1946, à l’âge de huit ans, à la suite de l'invasion communiste. À l’époque, elle avait été accueillie par un groupe de nonnes. Elle a eu de la chance." Désormais, Elisabeth Doulcet dit que Munise, inconnue il y a quelques mois, est "comme une amie de longue date".

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Les deux femmes se sont rencontrées via le projet "Voisins Solidaires", chapeauté par les associations la Ligue des Familles et Convivial. Il vise à mettre en relation des résidents de la capitale belge et de ses alentours avec des personnes réfugiées vivant, elles aussi, dans les environs.

"Notre idée est de permettre des rencontres entre voisins", résume Lionel Defraigne, responsable du service sensibilisation chez Convivial. "Nous nous sommes rendu compte qu'il y avait des réfugiés qui emménageaient dans des quartiers et qui ne connaissaient personne. En parallèle, il y a des gens intéressés à l’idée de faire quelque chose pour des réfugiés, mais sans avoir forcément le temps de s’intégrer pleinement dans des structures associatives ou autres."

"Il ne s’agit pas de faire du speed dating avec un.e réfugié.e"

Avec "Voisins Solidaires", aucune contrainte. "On ne demande rien en particulier aux gens qui veulent participer, poursuit Lionel Defraigne. Aucune durée ni aucune fréquence pour les rencontres n’est imposée. Pareil pour les activités : les gens sont libres de faire ce qu’ils veulent. La seule condition préalable à la mise en relation est que les deux parties s’entendent sur au moins une chose à faire ensemble."

Cette souplesse serait à l'origine du succès de ce "micro-projet" limité à la métropole bruxelloise. En trois ans d’existence, près de 100 "matchings", comme ils disent, ont été réalisés. Comprendre, des mises en relation entre deux personnes, à la façon d’un site de rencontre, "sauf qu’il ne s’agit pas de faire du speed dating avec un.e réfugié.e", recadre Lionel Defraigne.

Pour ce dernier, il s'agit de se débarrasser de tout fantasme. "Il y a énormément de personnes qui ont une idée très précise du voisin qu'ils veulent rencontrer, observe-t-il. Mais nous, nous n'offrons pas un catalogue de réfugiés. Ce que nous essayons de faire, c'est permettre aux gens de sortir d'une vision idéalisée, d'un archétype de l'autre."

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En 2018, un peu moins de 35% des relations engagées via ce projet se sont interrompues, dans la plupart des cas en raison d'un déménagement ou d'un changement de disponibilité pour l'un des participants. "Ce sont des résultats excellents pour nous", se réjouit Lionel Defraigne qui précise que 300 réfugiés, au total, ont été concernés par les matchings effectués.

Des mois d'attente

Plusieurs mois sont parfois nécessaires pour obtenir ces fameux matchings. La plateforme fonctionne grâce à une base de profils et à des outils de géolocalisation : les personnes - réfugiées et non-réfugiées - qui souhaitent participer remplissent, dans un premier temps, un formulaire dans lequel elles expliquent ce qu’elles souhaitent faire comme activités, leurs disponibilités, les langues parlées ainsi que leurs éventuels points de "blocages".

"Par exemple, une personne peut nous signifier ne pas vouloir rencontrer un homme seul", illustre Lionel Defraigne.

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Dans un second temps, une journée de formation - à laquelle les personnes réfugiées ne sont pas tenues d’assister - est organisée pour expliquer "les bases" d’une bonne relation. "Nous conseillons d’éviter de discuter trop tôt de sujets compliqués. Demander lors d’une première rencontre ‘Et votre famille, elle est restée dans votre pays d’origine ?’ peut mettre mal à l’aise", illustre Lionel Defraigne. "Mais il n’y a pas de formule magique, il s’agit de relations humaines." Pour les personnes réfugiées, deux conditions : avoir le statut de réfugié, et vivre dans un logement fixe.

Une fois ces étapes franchies, l'attente peut commencer. Deux personnes - ou deux groupes de personnes dans le cas de familles ou de couples - sont mises en relation lorsque leur profil et leur proximité géographique coïncident.

"Je n'ai pas encore osé lui demander pourquoi elle était partie"

La première rencontre pour le duo Elisabeth-Munise a eu lieu dans un restaurant. "Le courant est très vite passé entre nous", explique Elisabeth Doulcet, ancienne cheffe de projet dans le marketing qui est désormais dans l’incapacité de travailler en raison d’un handicap. "Au début, on parlait en anglais, puis elle a commencé des cours de français et elle m’a demandé de l’aider. Je l’invite aussi régulièrement aux sorties que j’organise avec mes amis. J’essaie de trouver des activités multiculturelles, comme un concert de oud. Munise, elle, veut me faire découvrir la nourriture turque."

Munise, de son côté, indique qu'Elisabeth est la première personne avec qui elle est devenue amie en Belgique. "Quand je suis arrivée, je ne connaissais rien sur ce pays, sur les gens qui y habitent, ou encore sur les règles de vie. J'étais inquiète à l'idée de ne pas réussir à faire de rencontres", dit-elle. "Aujourd'hui, je me sens très chanceuse, j'ai appris tellement de choses grâce à Elisabeth."

Comme c'est le cas pour beaucoup de migrants, la Belgique était une solution de pis-aller pour la jeune femme. En octobre dernier, seul un petit millier de migrants se trouvait dans ce pays, territoire privilégié des réseaux de trafiquants. La famille de Munise est dispersée aux quatre coins du monde : un de ses frères et une de ses sœurs sont en Angleterre, un autre frère vit en Allemagne, une autre sœur se trouve aux Pays-Bas, et ses deux parents ont rejoint les États-Unis.

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"Je n'ai pas encore osé lui demander pourquoi elle était partie de Turquie, j'attends qu'elle ait envie de m'en parler, glisse Elisabeth Doulcet. Je fais attention car, il y a deux semaines, je lui ai fait de la peine en demandant des nouvelles de son frère qui vit dans une situation compliquée en Allemagne. Son visage a soudain eu l'air très triste. Je m'en suis voulu..."

L'amitié avec Elisabeth semble en tous cas avoir porté ses fruits : "Récemment, Munise m’a dit 'Tu sais quoi? En fait, je suis bien en Belgique'."

 

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