Une vue panoramique du rond-point de la liberté, dans le quartier d'Adjamé à Abidjan en Côte d'Ivoire. Crédit : Willy Stephane Awaho/flickr.com
Une vue panoramique du rond-point de la liberté, dans le quartier d'Adjamé à Abidjan en Côte d'Ivoire. Crédit : Willy Stephane Awaho/flickr.com

Dix ans après la crise post-électorale ayant provoqué la fuite de centaines de milliers de réfugiés politiques, les Ivoiriens continuent de prendre la route de l'exil vers les pays voisins mais aussi vers la Libye et l'Europe. Pour les rapatriés, la réintégration est des plus délicates du point de vue professionnel et sociétal.

Jusqu'au début des années 2000, la Côte d'Ivoire était considérée comme terre promise par de nombreuses populations d'Afrique de l'Ouest. Celles-ci n'hésitaient pas à tout quitter pour venir chercher un emploi et une vie meilleure dans "la République du cacao". Encore aujourd'hui, la Côte d'Ivoire garde sa réputation avec plus de cinq millions d'étrangers comptabilisés lors d'un recensement conduit en 2014, soit 25% de la population totale du pays.

Mais les crises politiques de 2002 et 2010 ont fait bouger les lignes, plaçant désormais la Côte d'Ivoire parmi les principaux pays d'origine des flux migratoires clandestins vers les pays voisins et vers l'Europe. "Au pic de la crise post-électorale de 2011, on dénombrait 300 000 réfugiés ivoiriens. Une écrasante majorité a trouvé refuge au Liberia qui partage la même culture que les ruraux de l'Ouest. Tandis que les profils plus urbains ainsi que tout l'ancien gouvernement de Laurent Gbagbo s'est retrouvé au Ghana", explique Mohamed Touré, représentant du Haut-commissariat aux réfugiés (HCR) de l'ONU en Côte d'Ivoire.

Tandis que la crise politique se tassait, un nouveau flux de migrants visant l'Europe s'est peu à peu mis en place alors que la crise migratoire battait son plein sur le Vieux continent. "En 2016, le nombre de personnes se réclamant de citoyenneté ivoirienne arrivant sur les côtes italiennes a bondi pour atteindre le chiffre de 13 000, soit une hausse de près de 230% entre 2015 et 2016, passant ainsi en quatrième position des pays d’origine d’Afrique de l’Ouest", note l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) dans un rapport de profilage des migrants ivoiriens publié en 2018.

Depuis, les demandeurs d'asile ivoiriens continuent d'affluer. En France, ils ont été 4 701 en 2018 puis 4 682 en 2019 à déposer une demande, selon l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). Parmi les Africains, ils représentent le second contingent de demandeurs d'asile en France derrière la Guinée.

Chiffres des premires demandes dasile par nationalit en France en 2018 et 2019 Crdit  Ministre de lIntrieur"Ces demandes d'asile sont surprenantes car d'une part la Côte d'Ivoire est considérée comme un pays sûr et d'autre part les départs de migrants ne semblent pas liés à la conjoncture", avance Christian Bouquet, professeur à l'Université Bordeaux-Montaigne et chercheur à LAM (Les Afriques dans le monde) à Sciences Po Bordeaux. "Il s'agit bien souvent d'un projet précautionneusement monté pour qu'un membre d'une famille généralement pas démunie de ressources ni analphabète soit envoyé en France pour tenter sa chance et renvoyer de l'argent au pays", poursuit-il. "Reste que ce désir de migrer est paradoxal dans un pays stable où l'on peut trouver de l'emploi".

Ceux qui prennent la route de l'exil ne sont pas "les plus désespérés"

Dans son rapport de profilage, l'OIM note que 89% des migrants qu'elle a interrogés indiquent avoir quitté la Côte d’Ivoire pour partir à la recherche d’emploi ou, dans 75% des cas, d’opportunités économiques principalement en Europe. Pourtant, et c'est là l'un des grands paradoxes soulevés par Christian Bouquet, "84% des personnes interrogées au cours [de l'enquête de l'OIM] indiquent qu’elles occupaient un emploi rémunéré avant de partir." Parmi eux, près d'un sur deux gagnait même plus de 100 000 francs CFA (soit plus de 150 euros) par mois, "ce qui est nettement au-dessus du revenu mensuel moyen en Côte d’Ivoire (55 600 francs CFA soit 85 euros)", souligne l'OIM. 

Ces chiffres "mettent en lumière le fait que les migrants qui s’aventurent sur la route de la Méditerranéenne centrale ne sont pas nécessairement les plus 'désespérés' dans la mesure où ils ne sont pas les plus pauvres", continue l'agence onusienne. Ce phénomène traduit également "les réalités de la société ivoirienne qui influencent la migration irrégulière" et démontre le besoin pour les pouvoirs publics "de développer une analyse en termes de perception et de compréhension de cette quête de 'mieux être' affichée par les migrants ivoiriens."

Le lieu de vie semble également jouer un rôle central dans la décision de prendre la route de l'exil vers l'Europe. "On se rend compte que près de 70% des personnes interrogées résidaient à Abidjan avant le départ, sans distinction significative entre les sexes, alors qu’Abidjan a été indiqué comme lieu de naissance par environ 30% des individus", indique l'OIM qui y voit une tendance nette : "Il se pourrait qu’Abidjan soit le lieu de transit privilégié pour réunir les fonds nécessaires au voyage ou encore qu’Abidjan soit une ville dans laquelle on migre en quête d’opportunités économiques et que face à l’échec ou à la rencontre de personnes (réseaux de passeurs par exemple), l’aventure de la migration irrégulière soit perçue comme une meilleure option."

Les rapatriés confrontés à leur échec et au chômage

Devant l'échec de la migration et la stabilité politique actuelle, il y a aussi ceux qui font le choix de rentrer au pays, les "repats". Le HCR a mis en place un programme de rapatriement des réfugiés politiques depuis 2011 en passant des accords avec les pays d'accueil. "Il reste aujourd'hui 22 000 Ivoiriens réfugiés dans les pays limitrophes", selon le HCR qui depuis un peu plus d'un an a mis en place un "rapatriement accéléré" accompagné de mesures incitatives comme de l'argent liquide et un accompagnement administratif. "Pour les rapatriés en milieu rural, la plus grosse difficulté c'est les problèmes fonciers. Beaucoup ont vendu leurs terres en quittant la Côte d'Ivoire ou bien elles ont été depuis occupées, ce qui crée des conflits", explique Mohamed Touré du HCR. Ceux qui rentrent en zone urbaine ont, eux, "des difficultés à se réintégrer dans le tissu socio-économique. Certains ont perdu leur statut de fonctionnaire, d'autres peinent à retrouver un emploi car le chômage a grimpé ces dernières années", ajoute-t-il.

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Quant aux déboutés en provenance d'Europe, ils sont souvent confrontés à la honte de l'échec et la déception familiale à leur retour. Les autorités tentent toutefois de créer un terrain favorable au rapatriement. "En août 2018, le chef de l'État a promulgué un décret d'amnistie de tous les Ivoiriens coupables de crimes liés à leurs activités politiques", souligne Mohamed Touré. Puis il y a un an, la direction générale des Ivoiriens de l’Extérieur (DGIE), a lancé un programme d'action pour accompagner le retour de la diaspora prévoyant notamment de faciliter l'accès aux prêts bancaires ainsi que des allègements fiscaux.

Avec l'arrivée de l'élection présidentielle d'octobre 2020, tous les acteurs restent toutefois prudents. "Lors de ma dernière visite en Côte d'ivoire en décembre, je me suis rendu à Yopougon, bastion de l'ex-président Gbagbo, et à Adjamé, siège Ouattariste", raconte Christian Bouquet. "J'ai senti de part et d'autre une sorte d'inquiétude, surtout depuis que l’ancien chef de l’État Henri Konan Bédié s'est mis à faire des discours sur les orpailleurs étrangers. Le terme 'étrangers' fait toujours sursauter car il rappelle de mauvais souvenirs entre les Ivoiriens du sud et ceux du nord. J'ai senti un petit frémissement et quelques inquiétudes, mais il est bien trop tôt pour établir un lien avec des départs de migrants", conclut-il.

 

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