Des migrants marchent depuis la Turquie en direction de la Grèce au poste frontière de Pazarkule, le 2 mars 2020. Crédit : Huseyin Aldemir / Reuters
Des migrants marchent depuis la Turquie en direction de la Grèce au poste frontière de Pazarkule, le 2 mars 2020. Crédit : Huseyin Aldemir / Reuters

Tandis que certains pays européens prennent leurs dispositions à la perspective d'un nouvel afflux de migrants, d'autres appellent à la solidarité européenne. L'agence européenne de garde-frontières, Frontex, a déployé des dizaines d'agents en Grèce et réfléchit à muscler davantage ses opérations, à la demande d'Athènes.

"Après que nous avons ouvert les portes, les coups de téléphone se sont multipliés, ils nous disent 'fermez les portes'. Je leur ai dit : 'C'est fait, c'est fini. Les portes sont désormais ouvertes. Maintenant, vous allez prendre votre part du fardeau'." Dans un discours prononcé lundi 2 mars à Ankara, le président turc Recep Tayyip Erdogan a sommé l'Europe de prendre ses responsabilités quant aux milliers de migrants massés à la frontière gréco-turque depuis vendredi.

En face, les réactions sont nombreuses, à commencer par la Grèce, première concernée, qui a envoyé l'armée à la frontière et a annoncé la suspension de toute demande d'asile, en vertu de l'article 78.3 du Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne. En invoquant ce texte, le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis veut s'assurer d'avoir "le soutien total" des Vingt-sept.

Celui-ci n'a pas tardé. Dès samedi, la commissaire européenne Ursula von der Leyen avait indiqué que l'Union européenne (UE) observait avec "préoccupation" l'afflux de migrants depuis la Turquie vers ses frontières orientales, en Grèce et en Bulgarie. "Notre première priorité à ce stade est de veiller à ce que la Grèce et la Bulgarie reçoivent notre plein soutien. Nous sommes prêts à fournir un appui supplémentaire, notamment par l'intermédiaire de Frontex (l'agence européenne de garde-frontières) aux frontières terrestres", avait-elle affirmé dans un tweet.

Dimanche, Frontex a répondu présent en déployant des renforts. "Nous (...) avons remonté le niveau d'alerte pour toutes les frontières avec la Turquie à 'élevé'", a déclaré une porte-parole de l'agence européenne dans un communiqué. "Nous examinons d'autres moyens de soutenir les pays de l'UE frontaliers avec la Turquie", ajoute la porte-parole qui précise que l'agence suivait également de très près la situation à Chypre, un membre de l'UE dont la partie nord est contrôlée par la Turquie, une situation qui n'est reconnue par aucun autre État à part Ankara.

Actuellement, la plus grosse opération de Frontex se trouve dans les îles grecques avec 400 personnes sur le terrain, tandis qu'un petit groupe d'agents se trouve dans la région grecque d'Evros, à la frontière turque. Soixante agents sont également déployés en Bulgarie, selon Frontex.

"Une menace à la stabilité de la région", selon la Bulgarie

Bien que la frontière bulgare n'a connu aucun mouvement comparable à ceux en cours en Grèce, Sofia a pris les devants. Ainsi, le Premier ministre bulgare Boïko Borissov, dont le pays est voisin de la Turquie, doit rencontrer lundi à Ankara le président turc Recep Tayyip Erdogan pour discuter de l'aggravation de la situation à Idleb et de l'afflux de migrants aux portes de l'UE. 

Boïko Borissov a déjà prévenu qu'un nouvel afflux de migrants clandestins constituait, selon lui "une menace à la stabilité de la région" alors même que l'Europe "peine à gérer l'épidémie de coronavirus". La Bulgarie entretient des relations diplomatiques et économiques privilégiées avec son voisin turc. Les deux pays partagent plus de 250 kilomètres de frontière le long de laquelle Sofia a fait installer depuis 2016 une clôture pour bloquer les migrants.

La Bulgarie n'est pas la seule à avoir fait un pas vers Ankara. Recep Tayyip Erdogan a indiqué, lundi, que des responsables européens - sans préciser lesquels - lui avaient proposé de se réunir avec lui pour un sommet "à quatre ou cinq" pays. Il a aussi déclaré avoir eu un entretien téléphonique avec la chancelière allemande Angela Merkel. L'Allemagne, de son côté, affirme que sa chancelière s'est entretenue avec son homologue bulgare et qu'ils ont convenu ensemble qu'il était nécessaire d'ouvrir le dialogue avec Ankara.

>> À (re)lire : Des débordements et "une situation catastrophique" à la frontière entre la Grèce et la Turquie 

Fidèle à ses positions conservatrices, l'Autriche a prévenu dès dimanche, par la voix de son ministre de l'Intérieur Karl Nehammer, qu'elle empêcherait tous les migrants clandestins d'entrer sur son territoire. Des déclarations qui font écho à celles prononcées en 2015 et 2016 au pic de la crise migratoire, lorsque l'Autriche servait principalement de pays de transit pour des milliers de migrants en provenance des Balkans qui souhaitaient atteindre l'Allemagne. "La Hongrie nous a assuré qu'elle ferait tout pour protéger ses frontières, tout comme la Croatie. Mais si des migrants arrivent quand même à passer, nous les stopperons", a expliqué Karl Nehammer qui se dit prêt à réinstaurer d'importants contrôles aux frontières comme ce fut le cas en 2015-2016.

"La Hongrie n'ouvrira ou ne laissera passer personne", a déclaré pour sa part Gyorgy Bakondi, conseiller du Premier ministre nationaliste Viktor Orban. Des renforts policiers et militaires ont été envoyés aux frontières du pays qui avait vu, lui aussi, transiter des dizaines de milliers d'exilés en 2015-2016.

Autre pays de transit, la Macédoine du nord qui voit le nombre de migrants à sa frontière en augmentation ces derniers mois, se dit prête à faire face à un nouvel afflux. Sa position est de demeurer "un pays de transit" en n'autorisant les migrants à rester sur le sol macédonien que 72 heures, a rappelé lundi le Premier ministre Oliver Spasovski. Se voulant rassurant, celui-ci affirme que la situation est sous contrôle et que la communication avec la Grèce à cet égard était fluide.

"Nous devons agir ensemble pour éviter une crise humanitaire et migratoire", dit Paris

Reste que l'UE n'a jamais réussi à parler d'une seule voix depuis le début de la crise migratoire en 2015. Bruxelles appelle à une réunion d'urgence des ministres européens des Affaires étrangères afin de décider des prochaines étapes dans cette affaire. Le président du Conseil européen Charles Michel se rendra dans la région d'Evros à la frontière turque mardi aux côtés du Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis.

Les Nations unies ont appelé dimanche au calme et à la retenue : "Les États ont certes le droit légitime de contrôler leurs frontières et de gérer les mouvements irréguliers, mais ils devraient se retenir d'user d'une force excessive et disproportionnée et mettre en place un système permettant de faire une demande d'asile de manière ordonnée", a écrit un porte-parole du Haut commissariat aux réfugiés (HCR), Babar Baloch, dans un email à l'AFP. Le HCR appelle également les demandeurs d'asile à "respecter la loi et se retenir de créer des situations perturbant l'ordre public et la sécurité aux frontières et ailleurs".

La Turquie accueille sur son sol plus de quatre millions de réfugiés et migrants, en majorité des Syriens, et affirme qu'elle ne pourra pas faire face seule à un nouvel afflux, alors que près d'un million de personnes fuyant les violences à Idleb sont massées à sa frontière. L'Organisation internationale des migrations (OIM) a annoncé samedi soir que quelque 13 000 migrants s'étaient amassés à la frontière gréco-turque, dont des familles avec de jeunes enfants qui ont passé la nuit dans le froid. Environ 2 000 personnes supplémentaires sont arrivées au poste-frontière de Pazarkule (Turquie) dimanche, dont des Afghans, des Syriens et des Irakiens, a constaté un journaliste de l'AFP.

 

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