Des migrants épuisés allongés sur la pelouse à l'extérieur de la gare routière d'Edirne.  ©Mehdi Chebil
Des migrants épuisés allongés sur la pelouse à l'extérieur de la gare routière d'Edirne. ©Mehdi Chebil

Une semaine après les déclarations turques sur "l'ouverture" des portes de l'Europe, les conditions humanitaires se sont fortement dégradées dans la zone frontalière turco-grecque. De nombreux migrants refoulés par la Grèce ou bloqués à Edirne envisagent désormais de quitter la zone frontalière.

Des petits feux de camp apparaissent sur les pelouses de la gare routière d'Edirne tandis que la nuit tombe sur les dizaines de migrants épuisés par leurs tentatives de franchir la frontière turco-grecque.

Ces silhouettes courbées transportant de gros baluchons sont les premiers signes de reflux du tsunami migratoire promis par le président turc Recep Tayyip Erdogan le 28 février dernier. La plupart des migrants se préparent à passer la nuit en étalant de grandes couvertures au sol.

Reda un petit Syrien de un an et demi dort  labri dune tente pour la premire fois en trois joursDes pleurs d'enfant retentissent de l'une des rares tentes installées sur la pelouse. La bouille boudeuse du petit Reda apparaît, entourée par les visages flegmatiques de ses trois frères et sœurs. L'enfant syrien souffre d'une brûlure à la main droite après une chute sur des braises. Coincée au fond de cette tente d'environ 1,50 mètre carré, la mère se démène pour calmer son fils de un an et demi. 

"Il est hors de question d’entrer illégalement en Grèce"  

"Cela fait trois jours qu'on campe ici. Si on savait que le situation était comme ça, on ne serait pas venus!", s'exclame Hala*, la mère des enfants. Cette famille syrienne a quitté la ville turque de Mersin, à 1 200 kilomètres au sud-est d'Edirne pour tenter de rejoindre la Grèce.

"Un bus est passé plus tôt dans la journée pour nous proposer d'aller à la frontière, pendant que mon mari emmenait le petit à l'hôpital. Mais pour nous il est hors de question d'essayer de franchir la rivière Evros ou de pénétrer illégalement en Grèce", ajoute-t-elle posément.

La situation dans le camp de la gare routière semble relativement paisible. Une petite camionnette rouge passe régulièrement pour distribuer de la soupe chaude et du pain; des policiers turcs à l'air détendu surveillent les alentours. Une solidarité se met même en place entre certains migrants.

 Distribution de nourriture aux migrants de la gare routire dEdirne Mehdi Chebil"C'est la première nuit que nous passons dans une tente. Ce sont des migrants marocains qui ont eu pitié des enfants qui nous l'ont donnée", explique Modar*, le mari d'Hala. "J'ai commencé par refuser mais ils ont tellement insisté que j'ai fini par accepter".

Cette famille syrienne a décidé de se donner encore deux ou trois jours sur place pour voir s'ils peuvent passer légalement en Grèce. Sinon, ils rentreront à Mersin, où ils vivent depuis 2013.

Des migrants quittent le camp de Pazurkale

L'espoir a visiblement cédé le pas à la lassitude parmi les migrants bloqués à la gare routière. Certains ont tout perdu après s'être fait refouler par la police grecque, ou être tombés dans des pièges tendus par des bandits turcs.

D'autres ont le sentiment que les autorités turques les manipulent, notamment dans le camp de Pazurkale, directement sur la frontière turco-grecque à seulement quelques kilomètres d'Edirne. Cette zone interdite aux journalistes est régulièrement secouée par des affrontements entre migrants et policiers grecs.

Les images amateurs qui sortent de Pazarkule montrent des conditions humanitaires particulièrement dures.



L'atmosphère à Pazarkule est parfois si tendue que des migrants refluent vers la gare routière pour se poser un peu au calme et faire le point. C'est le cas de ce groupe de jeunes Syriens, qui ont suffoqué sous les gaz lacrymogènes pendant une partie de la matinée. L'un d'entre eux en a encore les yeux rougis.

"Les Turcs et les Grecs jouent avec nous comme si nous étions des pions, ça tire des deux côtés et tout le monde se fiche complètement de nous. On est fatigués de tout ça", affirment-ils avec colère.

 Des migrants se prparent  passer la nuit  labri dun hangar de la gare routire dEdirneLe petit groupe compte rester deux jours à la gare routière d'Edirne, pour voir si le poste-frontière de Pazurkale va finalement ouvrir. Sinon leur décision est prise : ils rentreront à Istanbul.

Ce reflux est observé avec bienveillance par Abou Mohamed*. Habillé chaudement et bien équipé, ce Syrien au regard intense originaire de Saraqeb a passé la frontière syro-turque il y a seulement huit jours. Il avait arrangé de longue date son franchissement de la frontière avec un passeur rémunéré 600 euros.

"L'annonce d'Erdogan ne faisait pas partie de mon plan, j'ai été surpris de trouver tous ces gens ici", explique Abou Mohamed. L'afflux soudain de milliers de migrants et le renforcement des garde-frontières grecs l'oblige à reporter ses projets de passage.

"Je suis certain que la Grèce ne va pas ouvrir sa frontière. Je vais rentrer à Istanbul et attendre un signe de mon passeur", explique le Syrien d'une trentaine d'années. "Je reviendrai quand toute cette agitation sera retombée."

*Les prénoms ont été modifiés.

Mehdi Chebil, envoyé spécial à la frontière entre la Turquie et la Grèce

 

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