À Mytilène, sur l'île de Lesbos, quelque 510 migrants, selon des chiffres du Haut-commissariat aux réfugiés (HCR), sont entassés dans des conditions précaires et pour une durée indéterminée, faute d'hébergement sur l'île. Crédit : Reuters
À Mytilène, sur l'île de Lesbos, quelque 510 migrants, selon des chiffres du Haut-commissariat aux réfugiés (HCR), sont entassés dans des conditions précaires et pour une durée indéterminée, faute d'hébergement sur l'île. Crédit : Reuters

Quelque 510 migrants nouvellement arrivés sur l'île grecque de Lesbos sont "détenus" dans des conditions précaires par les autorités depuis six jours à bord d'un navire militaire amarré dans le port de Mytilène. À bord, ces centaines de personnes, dont une majorité de familles, dorment à même le sol et n'ont accès à aucune douche. InfoMigrants a pu recueillir des témoignages.

À Mytilène, sur l'île de Lesbos, un bâtiment militaire encombre le port depuis six jours. À bord, quelque 510 migrants, selon des chiffres du Haut-commissariat aux réfugiés (HCR), sont entassés dans des conditions précaires et pour une durée indéterminée, faute d'hébergement sur l'île.

"La situation est très difficile à bord", explique à InfoMigrants Salem*, un Yéménite de 33 ans arrivé le 1er mars. "C'est comme une prison ici. Nous n'avons pas assez à manger. On nous donne tout juste de quoi rester en vie", estime-t-il.

Affrété par les autorités grecques, le bateau, dont certaines sources officielles ont indiqué qu'il devait rejoindre le nord de la Grèce, ne bouge pas. "Nous ne savons pas quand il va partir ni vers où il doit se diriger", commente Astrid Castelein, cheffe du bureau de HCR à Lesbos, contactée par InfoMigrants.

Lintrieur du bateau militaire amarr dans le port du Mytilne  Lesbos Crdit  DRMême confusion et absence d'informations de la part des officiers de police sur place, interrogés par Irène Savio, une journaliste indépendante présente sur l'île ces derniers jours et jointe par InfoMigrants. "Tout le monde est à bout de nerfs, policiers comme migrants", explique-t-elle.

Dans le sillage de la décision du président turc Recep Tayyip Erdogan de ne plus bloquer le passage des migrants vers l'Europe, ces personnes sont toutes arrivées sur l'île grecque - où vivent déjà plus de 19 000 migrants et demandeurs d'asile dans des conditions misérables - en provenance de la Turquie entre le 1er et le 4 mars derniers. Face à cet afflux, Athènes a serré la vis en annonçant que le pays n'accepterait plus aucune demande d'asile pendant 30 jours. Les passagers du bâtiment militaire, qui sont donc pour l'heure dans l'incapacité de demander l'asile, "sont techniquement considérés comme des détenus", affirme Astrid Castelein.

"Je n'ai pas pu me laver depuis le 1er mars"

Selon plusieurs témoignages, tous les migrants, dont une majorité de familles, venus notamment d'Afghanistan, de Syrie, des Territoires palestiniens, d'Irak, de la République démocratique du Congo, d'Angola et du Cameroun, dorment entassés à même le sol dans une grande pièce à l'intérieur du bateau habituellement utilisé pour du transport de soldats et de matériel militaire. "Nous dormons comme des animaux", dénonce pour sa part un migrant congolais, qui juge avoir été "abandonné" à son propre sort par les autorités grecques.

De son côté, le HCR assure avoir pu fournir "des matelas, des sacs de couchage, des couvertures, du lait pour bébé et des couches pour enfants" à cette population. Parmi les passagers figurent de nombreux enfants, certains non-accompagnés, des nouveaux-nés, plusieurs femmes enceintes ainsi que des personnes malades, selon différentes sources.

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Autre problème de taille : le navire n'est pas équipé de douches. "Je n'ai pas pu me laver depuis mon arrivée le 1er mars", déplore Salem. Il n'y a par ailleurs pas suffisamment de toilettes à bord. Pour pallier ce manque, "plusieurs toilettes chimiques ont été installées à l'extérieur sur le port", commente encore Astrid Castelein, qui précise que les migrants peuvent sortir du navire pour aller et venir dans une zone restreinte et barricadée sur le port. "Il existe des toilettes publiques sur le port mais l'idée était de séparer les migrants de la population pour ne pas attiser les tensions qui sont déjà grandes sur l'île." Des violences visant migrants, journalistes et travailleurs humanitaires ont éclaté ces dernières semaines sur l'île de Lesbos surpeuplée.


Dans ce contexte, Salem ainsi que d'autres migrants syriens et palestiniens ont décidé d’entamer une grève de la faim pour protester contre leurs conditions de détention. Peu après, les forces de l’ordre sont intervenues. "Des policiers sont venus nous voir pour nous dire qu'on serait envoyé à Athènes et à Serres [dans le nord, NDLR] d'ici cinq jours. Mais nous n'avons aucune confirmation", poursuit Salem.

"Privation arbitraire de liberté"

Cette situation a fait réagir Human Rights Watch (HRW) qui a fustigé "une privation arbitraire de liberté" pour ces personnes. "La décision de la Grèce de détenir plus de 450 personnes dans un navire de guerre et de leur refuser (la possibilité) de déposer des demandes d'asile viole notoirement le droit européen et international (...) et peut constituer une privation arbitraire de liberté", a dénoncé l'ONG dans un communiqué.

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"La Grèce doit immédiatement revenir sur cette politique draconienne, recevoir ces personnes dans des conditions sûres et décentes et les autoriser à déposer des demandes d'asile", a affirmé Bill Frelick, directeur de HRW sur les questions des droits des migrants et des réfugiés.

Au-delà du bateau, d’autres personnes migrantes nouvellement arrivées sur l’île n'ont, elles non plus, pas d'autres choix que de se contenter de solutions précaires. Quarante-deux migrants, arrivés le 5 mars, sont maintenus par les autorités sur la plage de Skala Sykamineas. "Ils dorment sous quelques tentes fournies par la municipalité", révèle Astrid Castelein. "Au moins ils sont un peu protégés et n'ont pas à se balader sur l'île où ils risqueraient de se faire agresser."

*Le prénom a été modifié.

 

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