Jocelyne devant son restaurant à Songon, à l'ouest d'Abidjan. Crédit : Anne-Diandra Louarn / InfoMigrants
Jocelyne devant son restaurant à Songon, à l'ouest d'Abidjan. Crédit : Anne-Diandra Louarn / InfoMigrants

Pensant pouvoir se rendre aisément en France depuis la Tunisie, Jocelyne, une Ivoirienne quadragénaire, s'est laissée payer un billet d'avion pour Tunis. Elle y restera bloquée pendant deux ans à travailler dans de difficiles conditions. À son retour en Côte d'Ivoire, la déception de son entourage et le poids de l'échec la feront déménager à l'autre bout d'Abidjan pour tourner définitivement la page de son passé.

"Je m'appelle Jocelyne mais on me surnomme Beyoncé car j'adore la musique et la danse. Je suis partie à Tunis en avion il y a presque trois ans. Ici, en Côte d'Ivoire, on m'avait dit que je pouvais facilement me rendre en France depuis la Tunisie, qu'il y avait un métro qui reliait le pays à l'Italie puis un autre métro de l'Italie à la France. Mon objectif a toujours été la France car je voulais revoir ma mère que je n'ai pas vu depuis 30 ans. Elle y est partie quand j'étais très jeune.

Je me suis décidée à partir lorsque mon mari est décédé. Je n'arrivais pas à subvenir seule aux besoins de ma famille. J'ai quatre enfants de 10, 13, 19 et 21 ans. Ils sont partis vivre chez leurs grands-parents paternels et moi je suis partie seule pour la Tunisie. Quand j'ai vu les petites embarcations fragiles sur lesquelles ils voulaient nous mettre pour traverser la mer, j'ai dit non tout de suite. J'ai des enfants, hors de question de prendre ce risque.

>> A (re)lire : En Côte d'Ivoire, nombreux sont ceux qui rêvent toujours d'Europe

Finalement je n'ai jamais réussi à mettre les pieds en Europe. Je suis restée deux ans en Tunisie. J'ai donné deux ans de ma vie pour rien… C'est une copine qui m'a convaincue de venir dans ce pays et qui m'a mise en contact avec le passeur qui a payé mon billet d'avion. Elle m'avait dit aussi qu'en arrivant en Tunisie, j'allais pouvoir partir en France dès le lendemain. Chaque jour je réclamais, on me disait : "Oui oui demain". Au bout de six mois, le passeur chez qui je logeais m'a dit que je ne pouvais plus rester à rien faire et qu'il fallait que je travaille pour rembourser mon billet. J'avais 500 000 francs CFA (environ 760€, ndlr) à rembourser, ce qui est bien plus que le prix normal, mais je n'en savais rien.

J'ai donc quitté la maison du passeur et j'ai trouvé un travail comme employée dans un restaurant, clandestinement. J'adore cuisiner, d'ailleurs avant de partir de Côte d'Ivoire, les parents de mon mari m'avaient installé un petit coin où je préparais de la nourriture que je vendais. À Tunis, j'étais aide cuisinière et je faisais la vaisselle aussi. Mais je me suis abîmée des vertèbres après avoir fait une mauvaise chute en cuisine. Je ne pouvais plus travailler, j'ai demandé une prise en charge mais c'était impossible car je n'avais évidemment pas de papiers.

En Tunisie, quand tu es noire tu te caches tout le temps

Peu après, j'ai été agressée deux fois à l'arme blanche en rentrant du travail. Je sortais tard, vers minuit et je rentrais seule dans un quartier mal fréquenté. Ce sont des jeunes Tunisiens qui m'ont agressé, ils ont pris mon argent, mon portable et mon sac. Sans papiers, impossible d'aller porter plainte à la police. C'est là que j'ai voulu rentrer en Côte d'Ivoire, mais je ne pouvais pas tout quitter du jour au lendemain, il me fallait un peu d'argent pour me réinstaller.

Donc j'ai changé d'emploi, j'ai commencé à travailler dans une clinique vétérinaire où je donnais à manger aux animaux, je faisais leur toilettage et je nettoyais les cages. J'adore les animaux et ils m'aiment beaucoup, ils me sautaient toujours dessus pour me lécher le visage. J'y ai travaillé pendant huit mois avant de partir. Un jour j'ai été mordue au niveau du ventre par un chien. Les choses se sont compliquées aussi avec mon patron qui voulait coucher avec moi, mais j'ai résisté, je lui disais que je sa femme était aussi ma patronne, qu'elle était gentille avec moi, que je ne pouvais pas lui faire ça. Il m'a harcelée pendant des mois mais il n'est jamais parvenu à ses fins. Par contre il m'a fait vivre un enfer, il me criait dessus tout le temps.

>> A (re)lire : Pensant être en route pour l’Europe, de jeunes Marocains se retrouvent en Côte d’Ivoire

De manière générale, les hommes Tunisiens sont très irrespectueux des femmes, surtout les noires. Il m'est arrivée de me faire agripper les seins par un inconnu dans la rue, ou de me faire claquer les fesses plusieurs fois. Ce qui est choquant c'est qu'ils sont souvent très jeunes. En gros quand tu es noire, tu te caches tout le temps, pour aller travailler, pour rentrer chez toi… Tu as peur soit d'être agressée soit d'être arrêtée par la police. C'était un calvaire.

Je n'ai jamais réussi à envoyer de l'argent au pays pendant ces deux années en Tunisie. Comme j'avais peur d'être agressée, j'ai déménagé dans un meilleur quartier et je dépensais tout ce que je gagnais pour la vie courante : la nourriture, mon loyer, des médicaments pour mes blessures, etc.

On entend beaucoup de mal sur la Libye, moins sur la Tunisie

Cela fait 10 mois que je suis rentrée en Côte d'Ivoire grâce au programme de retour volontaire de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM). Ce sont eux qui ont tout géré pour moi. Malgré l'aide de l'ONU, les débuts ont été très difficiles, je ne savais pas où aller. Je dormais une ou deux nuits chez une copine, puis une ou deux nuits chez une autre. Finalement j'ai quitté mon quartier d'origine, Riviera (dans l'est d'Abidjan, ndlr), car ça commençait à beaucoup parler sur moi, les gens me jugeaient, ils disaient que j'avais échoué sans savoir ce qui m'était arrivé. Ils pensaient que j'avais juste quitté l'aventure. Une nouvelle fois, j'ai laissé tout ce que je connaissais derrière moi. Ici à Songon (une petite commune à l'ouest d'Abidjan, ndlr) personne ne connaît mon histoire, c'est une nouvelle vie, personne ne peut parler de moi.

>> A (re)lire : Migrations : de plus en plus d’Ivoiriennes victimes de traite d’êtres humains

Mon restaurant est ouvert depuis trois mois, c'est la prunelle de mes yeux. J'ai entre 10 et 15 clients par jour, des enseignants de l'école d'à côté mais aussi aussi des jeunes du coin. J'ai pu lancer mon activité grâce au pécule de 165 000 francs CFA (environ 250 euros, ndlr) que l'OIM m'a donné dans le cadre du programme de réintégration en retour volontaire. Avec cet argent j'ai pu acquérir le réfrigérateur et le fond de commerce ainsi que les premières provisions. Je n'ai pas encore de salaire car tout ce que je gagne, je le réinvestis, comme avec cet écran plat et ces lumières. Ma mère m'a aussi fait envoyer une caisse de vins depuis la France pour m'aider. 

Le midi, c'est calme, mais le soir c'est souvent la fête, je sers les gens de 20h à 1h voire 2h du matin. Ma spécialité c'est le N'tro, une recette ivoirienne de la région d'Abidjan à base d'aubergines, de gombo sec, de tomates, de feuilles de kplala et de quelques ingrédients secrets. Le dimanche, je fais aussi souvent le couscous comme je l'ai appris en Tunisie. Toute cette expérience m'aura au moins apporté cela.

Comme je n'ai nulle part où aller, je me suis installée une petite chambre et un coin salle de bain à l'arrière du restaurant. Mon rêve est de réussir à développer le restaurant avec une vraie cave, un espace détente avec des poufs à l'intérieur pour déguster les vins et un espace restauration avec des tables dehors.

Ici on entend beaucoup de mal sur la Libye, beaucoup moins sur la Tunisie. Si j'avais su, jamais je ne serais partie. Il y a des gens qui sont revenus comme moi et qui disent de ne pas partir mais le problème c'est que ceux qui veulent vraiment partir ont le cerveau déjà lavé, ils ne veulent pas vous croire, ils pensent qu'ils peuvent faire mieux que vous. Et surtout, les passeurs leur payent le billet d'avion donc ça les incite. Moi je parle à personne de ça, sauf à mes enfants, je leur dis que ce n'est pas une option. Mais je ne leur donne pas de détails sur ce qu'il m'est arrivé, c'est trop difficile d'en parler. Au final je ne veux pas avoir de regrets car grâce à cette expérience j'ai ouvert mon restaurant, c'est un rêve durement payé mais aussi et surtout une nouvelle vie."

 

Et aussi